Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


Blog2Bar – Sol beach, 27 mai 2009
mai 27, 2009, 5:08
Classé dans : Blog2Bar

L’après-midi commence bien: il ne fait pas spécialement moche, j’ai mangé deux aubergines à moi tout seul et les problèmes d’hier sont réglés aujourd’hui. A quelques mètres de moi, un type d’un certain âge demande une jeune fille en mariage. Embarassée, elle repousse le petit coffret puis serre le type dans ses bras. Je ne sais pas exactement ce qu’ils se disent mais ça ne sent pas la joie. La serveuse arrive et débarasse leur table. Elle leur demande s’ils prendront autre chose. On dirait que le type a envie de mourir et de tuer la serveuse au passage. Elle remballe immédiatement son sourire et disparaît sans un mot. Elle doit être habituée à arriver au mauvais moment, ça fait partie des risques du métier.

Un RnB sirupeux flotte dans la pièce. “Love you, love you, oh baby baby”. Le type cherche dans la poche de sa veste de quoi payer l’addition. Il voulait partager le reste de sa vie avec cette demoiselle mais elle lui a dit “non merci baby”. “Love you, love you” fredonne la serveuse cachée derrière le comptoir. Le type lorgne rageusement dans ma direction. Etonné et un peu inquiet, je me retourne pour découvrir derrière moi un couple de retraités gloussant devant des tartes. Il les assassine du regard tout en posant un billet sur la table. Son amie a déjà remis son manteau et mâche nerveusement un chewing gum en l’attendant. La serveuse hoche la tête au son de la musique. Dehors, le vent se lève. Des enfants jouent à ouvrir les bras et se laisser emporter. A l’abri de plusieurs paravents, un homme prépare une sculpture sur sable. Un berger allemand suit avec enthousiasme une dame portant un grand tam-tam. Sur ma table des myosotis myosotent dans leur pot en attendant que je finisse mon café. Tiens, je sais maintenant commander du café dans une dizaine de langues. C’est vrai qu’il y a des trucs plus impressionnants comme marcher sur les mains ou avoir une très longue moustache, mais c’est quand même quelque chose. Si nous sombrons dans une 3e guerre mondiale ou que la civilisation est engloutie par la montée des eaux, je disparaîtrai avec la satisfaction du devoir accompli, la certitude d’avoir mis mes 28 années de vie à bon usage, sachant en mon for intérieur que si l’occasion s’était présentée j’aurais pu demander du café dans dix idiomes différents.

Sol beach, Scheveningen, Pays-Bas
Sol beach, Scheveningen, Pays-Bas

La dixième de ces langues est le persan et c’est en vérité seulement cette semaine que j’ai appris à convenablement me cafféïner à l’iranienne. Je savais bien sûr déjà - avec un vocabulaire approximatif et un accent déplorable – demander que l’on verse quelques gouttes  de jus de filtre dans ma tasse, mais c’est désormais la tête haute et le sourcil fier que j’exigerai mes boissons chaudes en persan. Ces facultés linguistiques fraîchement acquises je les dois à une méthode de langue américaine qui m’a permis de faire en quelques semaines davantage de progrès qu’en trois décennies de consommation de tchélo kabab. Une méthode qui ne m’a rien appris sur le parfum des fleurs ou le sens du frisson mais qui m’a enseigné l’art subtil de l’emprunt d’argent aux amis (leçons n°13 et 14) et du marchandage (leçons n°14, 15 et 16). Monsieur Pimsleur et sa méthode éponyme n’éduquent en effet pas seulement les élèves sur les particularités de la grammaire persane ou la consommation de boissons chaudes, ils enseignement à qui veut bien les écouter le fonctionnement des relations sociales iraniennes. “Imaginez que vous êtes au bazar. Vous voyez un article qui vous plaît, demandez son prix au vendeur. Kheymatech tchand é? Il vous répond que l’article coûte 50.000 tomans, mais il y a beaucoup de bruit dans le bazar et vous n’avez pas bien entendu. Demandez-lui ce qu’il a dit. Tchi goftid? Il en profite pour augmenter le prix et vous répond: 52.000 tomans. Dites-lui que c’est trop cher. Kheyli geroun é. Vous lui proposez 30.000 tomans, comment dira-t-il: ‘non, ce n’est pas possible’ ? Na, némiché! Il vous propose alors de baisser le prix à 45.000 tomans, comment lui dites-vous que vous n’avez pas cette somme sur vous? Ounkhadr poul baham nist. Dites-lui aurevoir et faites mine de partir. Khoda hafez! Il vous interpelle et vous propose l’article pour 35.000 tomans.”

Je vous passe les leçons sympas sur les manières de demander de l’argent à des proches et celles sur les façons de décliner poliment ces demandes de prêt. Ce qui m’a un peu surpris, c’est qu’ils n’évoquent pas le fameux Ghabel nadaré si typiquement iranien. Ce petit jeu qui consiste pour un vendeur – même au terme d’un âpre marchandage – à dire à son client que pour lui “c’est gratuit”. Ce à quoi le client doit bien sûr répondre avec insistance qu’il n’en sera rien. On se renvoie la balle une ou deux fois puis on passe à la caisse. Cette expression s’emploie partout, du taxi illégal au bureau de poste en passant par les épiceries ou les restaurants, tout est toujours “gratuit pour vous”, mais vous êtes si résolu à payer que vous le faites quand même. Dans le même genre il y a la drôle d’expression Ghorban-é choma qui signifie littérallement “je suis votre esclave”. On le dit en refusant d’entrer en premier quand quelqu’un tient la porte, quand on se bat pour le privilège de porter les sacs de quelqu’un ou pour ponctuer n’importe quelle surenchêre de politesses. Pour moi qui étais habitué aux “allez hop, papiers” des gardiens de la paix parisiens ce fut assez étrange d’entendre pour la première fois un policier téhéranais me déclarer qu’il était mon esclave. Ca ne les empêche pas bien sûr de passer aux poignets de beaucoup de gens de petits bracelets métalliques, mais c’est si joliment dit…

Le fianceur et sa fuyante sont partis depuis un bon bout de temps. Les retraités ont chacun avalé trois parts de tarte et décampé. La serveuse à queue de cheval est devenue un serveur à boucle de nez. Les myosotis fixent perplexes une bougie qui vient d’arriver sur notre table. Le serveur me demande ce que je veux boire et je n’en ai aucune idée. Il me signale une promotion spéciale sur les tartes (je croyais que les doyens avaient tout mangé). Pour 4 euros 50, je me verrais gratifié d’une part de tarte de mon choix et d’une boisson chaude. J’essaie de marchander. “On dit 3 euros?”. Gêné, le serveur m’explique que ce sera 4 euros 50. Je tente alors 3 euros 50. Il me dit que pour ce prix je peux avoir une part de tarte mais pas la boisson. C’est un coriace. Et si je faisais mine de partir? Je suis sûr qu’il me courrait après avec une tarte aux poires et une pleine théière d’earl grey. Je le regarde droit dans les yeux et je mets mon écharpe. Il ne bronche pas. Ah tu penses que je bluffe, hein? Ben regarde bien. Je mets mon manteau et je me lève. Il me dit aurevoir. Il pense sûrement que je vais craquer et lui lâcher ses 4 euros 50, c’est mal me connaître. Je ne suis pas un pigeon du dimanche moi, je suis un élève de maître Pimsleur.

Bon, ça fait dix minutes que je suis sorti. J’ai l’impression qu’il ne viendra pas me chercher. Peut-être qu’il voulait accepter mon prix mais qu’il a un patron très strict, peut-être même que le marchandage vient d’être interdit par une nouvelle directive européenne. Satanée Commission européenne qui bombarde le monde de directives sans penser aux aspirations légitimes des marchandeurs indépendants. Le voila qui passe devant la fenêtre. Il doit m’avoir vu. Il attend sûrement que la nuit tombe pour m’apporter ma tarte et mon thé à l’abri des regards. Je ne peux pas lui en vouloir, après tout il mettrait en danger sa carrière s’il me servait en plein jour. Mais que faire d’ici là? Il n’est que cinq heures et le soleil se couche à neuf heures ces jours-ci. Acheter du pain et le jeter aux mouettes? Acheter des bonbons et les distribuer aux enfants? A ce prix-là, si je remballais ma fierté, je pourrais être au chaud à boire du thé en mangeant du gâteau. Si tel est mon destin alors je l’accepte. La Commission européenne a gagné, cette fois-ci, mais je n’ai pas dit mon dernier mot.



Blog2Bar – Au Copacabana, 20 mai 2009
mai 20, 2009, 6:20
Classé dans : Blog2Bar

“Fairse chudoringe”, c’est ce que m’a proposé le serveur quand je lui ai demandé s’il avait des jus de fruits frais. “Chudoringe” c’est du jus d’orange en français dans le texte et en néerlandais dans l’accent. Le soleil brille aujourd’hui sur Scheveningen et la moitié de la ville est venue s’allonger sur la plage. C’est assez drôle de se promener au bord de l’eau pendant les beaux jours, les bars à thème se suivent et différentes tribus se dorent au soleil sur leurs terrasses ensablées. Au Veronica’s, de joyeux retraités prennent la lumière en string ficelle, au Cocomo’s des jeunes tatoués sirotent des bières affalés sur d’énormes coussins violets, au Blue Lagoon, des juristes déboutonnés enlèvent leurs chaussettes en pointant les pieds vers la mer et ici au Copacabana des familles en vacances mangent des tartes aux pommes sur des chaises longues. Pendant que les parents mangent, les enfants font des pâtés de sable et je me laisse captiver par un feu artificiel qui brûle à côté de moi. Mon chudoringe vient d’arriver et me dévisage avec ses petits yeux oranges.

” – Qu’est-ce que tu veux?

- Ben, te boire.

- Et pourquoi?

- Parce que j’ai soif!

- Et t’as rien trouvé d’autre à boire? tu pouvais pas te contenter d’un verre d’eau du robinet comme tout l’monde?

- Ben c’est qu’en fait je sors tout juste d’une grosse grippe alors faut que je fasse attention, faut que je prenne des vitamines.

- Ah ouais, et les vitamines dans tout ça, c’est moi n’est-ce pas?

- Euh oui…

- Eh ben bravo! Et si j’avais envie d’me les garder mes vitamines? Si j’avais envie de retourner dans mon arbre au Maroc avec ma famille orange, comment faudrait qu’je fasse? Ah t’y as pas pensé à ça!

- Euh ben…

- Non non bien sûr, monsieur veut ses vitamines et pour ça il est prêt à tout, même à détruire la vie de gentils fruits qui lui ont rien fait!

- Oui mais attends, tout l’monde fait ça!

- Tout l’monde! Eh bien alors bonjour monsieur tout l’monde! Vas-y, allez, bois-moi qu’on en finisse!”

Quand tu commences à avoir des remords en songeant au destin tragique des oranges pressées, c’est pas bon signe. C’est que tu as vraiment regardé trop de films d’animation américains. C’est vrai ces dernières années les Etats-Unis ont innondé les cinés d’histoires de chiens, de chats et de kung-fu pandas. Des animaux sympas qui ne font pas de mal à une mouche, s’embrassent sur la bouche et devant le moindre bout de viande jouent les Sainte n’y touche. Nos têtes blondes (enfin les vôtres puisque je n’ai pas encore contribué au renouvellement du monde) suivent avec passion les aventures d’un lion zoologique ami avec un zèbre, qui, coincé à Madagascar -sans personne pour le nourrir- commence à avoir des vues sur les pattes de son camarade à rayures. On savait que l’homme est un loup pour l’homme mais en regardant ce film on découvre avec effroi que le lion est un lion pour le zèbre. Cet animal sans scrupules serait en effet apparemment prêt à manger d’autres êtres vivants pour survivre. Le film, pourtant promu par la plus grande chaîne de sandwiches chauds du monde, nous le montre d’une façon poignante. Un zèbre si attachant avec un coeur gros comme une petite patate pourrait se faire lacérer puis dévorer par un lion à la crinière débordante. Mais -miracle hollywoodien- leur relation est sauvée par l’astuce de pingouins débrouillards qui convainquent le roi des animaux de troquer les amicales côtelettes pour de jolis sushis nippons (ce qui est beaucoup moins grâve car les poissons n’ont pas d’âme). Dans le même registre, un autre film d’il y a quelques années mettait en scène un requin végétarien qui ne parvenait pas à faire son “coming out” devant son carnivore de père.

Copacabana beach club, Scheveningen, Pays-Bas

Le Copacabana beach club, Scheveningen, Pays-Bas

Peut-être que regarder davantage de films de guerre ou de gangsters m’aiderait à boire mon jus d’orange. “Les jeunes d’aujourd’hui, ils ont rien dans l’ventre” m’expliquait il y a quelques années mon concierge, “ce qu’il leur faudrait c’est un bon film de guerre”. Me disant qu’il avait peut-être raison, j’avais loué sur le champ Rambo III à mon vidéo-club. A l’époque Sylvester Stallone venait aider Ousama Ben Laden et le commandant Massoud à libérer l’Afghanistan de l’occupation désagréable de vils communistes soviétiques. Monsieur Stallone exterminait les méchants à tours de bras et avait réussi -à lui seul, vers la fin du film- à faire basculer le conflit dans le bon sens. Il n’avait sûrement pas vu venir le coup des Talibans ou du onze septembre alors je lui en veux pas trop, mais depuis ce jour-là je me dis que lui et mon gardien sont quand même un peu cons. Nous le sommes d’ailleurs tous, moi avec mes états d’âme devant mon chudoringe, monsieur Stallone tendant une grenade à un enfant et lui disant “fais-tout péter Moustafa!”, mon oncle qui a le droit de vote mais qui impute tous les maux du monde au maire de sa ville, mon boulanger qui penser savoir lire l’avenir dans les croûtes de pain mais qui ne comprend pas que ce n’est pas à la salle de sport que sa femme se rend tous les mercredis soir… C’est peut-être celà qui fait le charme de notre grand monde, les contrastes saisissants entre nos folies respectives, les différences étonnantes entre nos biaisements de tête, la cacophonie de nos imbécilités singulières. Je n’écris pas celà avec amertume bien au contraire, car s’il y a des conneries tristes, il y en a d’autres qui sont éminemment joyeuses. Reconnaître qu’une activité, une idée, une posture est conne est peut-être d’ailleurs l’acte d’émancipation suprême, à condition bien entendu de ne pas balayer ladite “connerie” d’un revers de la main mais de la prendre à bras le corps, de la revendiquer. Moi par exemple je suis végétarien, non-violent, pacifiste et partisan des droits de l’homme. De vraies conneries, des conneries si belles qu’elles valent la peine qu’on se batte pour elles, qu’on leur dédie sa vie, mais en gardant à l’esprit que -comme le pingouin qui voudrait convaincre un lion de changer de régime alimentaire- c’est peut-être fou et contre nature d’espérer voir ces idées se réaliser, c’est peut-être un peu naïf, un peu con-con. Assis sur ce doute fondamental, on ne se permettra donc pas de mépriser ceux qui ne pensent pas comme nous et on aura peut-être même un peu plus d’estime pour les gens qui -pleinement conscients des difficultés auxquelles ils devront faire face- choisissent tout de même d’assumer telle ou telle cause, tel ou tel mode de vie, telle ou telle folie. Et puis zut à la fin, je vais le boire ce jus d’orange!

Les enfants courent dans tous les sens, on dirait qu’ils ont trouvé un trésor, une trousse à maquillage ensevelie ou peut-être les économies perdues d’un de leurs confrères de petit âge. Ils ont 4, 5, 6 ans, ils creusent un trou, s’agitent un peu autour et sont heureux. S’il me faut plus que ça pour trouver le bonheur, c’est que j’ai mal vieilli. Je ne suis après tout moi aussi rien d’autre qu’un bébé. Un bébé poilu, barbu, barbé mais un bébé tout de même. Je me surprends à rire de bon coeur comme si j’avais moi aussi trouvé ce trésor. Et maintenant que les hauts-parleurs passent “Yo viviré”, je fais une danse de l’amour et de la mort avec ma cuiller et ma petite fourchette, une salsa passionnée sur le coin de la table. C’est la fourchette qui mène la danse mais c’est la cuiller qui enflamme la piste. Elle tourne, tourne et reflète mille éclats de toute la lumière du monde. Qui a dit qu’une fourchette était faite pour fourcher, une cuiller pour loucher, un garçon pour garcer? La vie est une chanson, nous sommes là pour danser!



Blog2Bar – Thalys Bar, 7 mai 2009
mai 7, 2009, 9:38
Classé dans : Blog2Bar

Je ne sais pas si le bar du Thalys compte vraiment en tant que bar. Les happy few diront que non, les soiffards ferroviaires diront que si. Le fait est en tout cas que je me retrouve ici, entre deux villes à glisser sur des rails en buvant du thé. Il est 8h20, c’est mon 3e train ce matin, il me reste encore 2 métros, 2 trains et 1 tramway à prendre pour arriver à ma destination finale, le Palais des Nations à Genève. C’est ma façon écologique de ne pas payer un billet d’avion et par la même occasion d’éviter cette grippe porcine dont toutes les chaînes de télévision nous parlent (en même temps, vu l’hygiène de vie de nos amis les porcs, fallait pas s’étonner de tomber malade à force de se frotter à leurs jolis groins roses). Mon thé est biologique, équitable et por rang*, mes cheveux sont bien peignés, ma cravate est bien droite, bref je vis, l’espace de quelques instants dans un monde parfait. Pas au sens premier du mot bien entendu, mais au sens dernier. Si la vie, qui est toujours pleine de surprises, se foutait définitivement de ma gueule et que je n’avais plus rien à espérer d’elle, alors peut-être que cette étrange harmonie proprette costumisée serait quelque chose à quoi s’accrocher. Pas une bouée de sauvetage, plutôt un radeau de naufrage duquel je regarderais médusé un horizon désespérement multilatéral glouglouter devant moi. Moi, ma tignasse, ma cravate et mon gobelet de thé sur un bout de bois à la dérive. Ce serait anticonstitutionnel, enfin non, pas du tout, mais en tout cas il faudrait des mots très longs et compliqués -qui ne me viennent pas à l’esprit maintenant- pour décrire ce sentiment bizarre.

Le Thalys Bar

Le Thalys Bar

En anglais il y a cette expresssion “ne sois pas un costume vide”, ne sois pas un petit robot triste qui fait bêtement son boulot triste sans se poser de questions, tout fier de porter un beau costume triste et d’être quelqu’un. Je pense toujours à cette phrase quand je mets un costume. Je n’en mets pas si souvent que ça en fin de compte et c’est toujours pour faire quelque chose d’un peu sérieux. Aller au Parlement, à l’ONU, à la poste, vanter mes mérites dans un entretien d’embauche… Je mets des costumes pour être un peu “mieux” que d’habitude, pour que mon petit cou inquiet dépasse de quelque chose de plus glorieux qu’une chemisette à fleurs. Ma tête et le reste de ma corpulence emballés dans du tissu précieux convainquent apparemment plus facilement le monde qu’emballés dans du coton mêlé à du pryloxinide de plastoque. En d’autres termes, “quand tu mets tes costumes on dirait un mélange du prince Charles et de Brandon de Beverly Hills, ça claque grave la vie d’sa mère” comme dit mon cousin. En plus “avec ds ourlets de malade comme ça, j’suis sûr qu’direct on t’laisse entrer dans toutes les boîtes de nuit d’New York, même celle de Bruce Willis”. Le reste, je ne sais pas trop, c’est vrai que le travail dans les droits de l’Homme me vaut des oh et des ah admiratifs, mais en attendant je rentre bien souvent bredouille, ce qui, dans tout autre secteur d’activité, suffirait à mettre en cause la qualité de mes costumes ou de mes performances. “Alors Keyvan, ça y est? Y a les droits de l’homme dans le monde?

- Euh nan, pas encore…

- Ah bon? Mais t’as pas passé ta semaine à leur expliquer qu’il fallait des droits et tout le bazar?

- Ben si.

- Oui mais tu leur as dit clairement ou t’as encore fait le coup des paraboles et des tournures de phrases bizarres à la Montesquieur?

- Nan nan, j’ai été plutôt clair…

- Plutôt! Non mais Keyvan tu crois vraiment qu’c'est avec des plutôt qu’on va changer le monde? Ah ça vraiment c’est tout toi, j’te prête ma meilleure cravate, j’te trouve du gel fixation extra forte un dimanche à 23h alors que tout est fermé et toi tu fous tout en l’air avec des plutôt! Vraiment Keyvan tu fais chier!”

Là tout de suite, dans mon bar mobile, j’ai juste envie d’écrire. Ca sauve pas le monde, je sais pas exactement à quoi ça sert, mais ça me rend heureux.

La serveuse baisse le petit volet du comptoir, nous sommes presque arrivés. Elle soupire en disant qu’elle n’est pas du matin puis sourit. Là tout de suite, si la vie s’arrêtait, elle quitterait ce monde sur un constat tragique: c’est le matin, j’suis pas du matin, crac je suis morte. J’étais sympa, j’avais un chien, mais on a rejeté ma demande de prolongation temporaire d’existence au motif que je me plaignais trop. Le patron n’aime pas les jérémiades il paraît. Ca lui hérisse les poils du dos. Oui il a des poils sur le dos, d’ailleurs à ce qu’on dit ça rend les gens plus susceptibles.

Il est 9h37, le train arrive officiellement dans une minute. Je dois filer. Arriver. Repartir. Me rassoir dans une succession de petits trains. Tchou Tchou. Si je survis à ce voyage, il me restera encore plein de défis à relever, de bêtises à faire, de châteaux de sable à construire. Alors je vais faire en sorte de ne pas être un costume vide, ne serait-ce qu’en remplissant mes poches de carambars.

*à l’iranienne on fait du thé très fort dans une théière et on ajoute de l’eau pour le diluer. “Por rang” veut dire bien coloré, donc peu dilué, donc fort.



Blog2Bar – Au BooNooNooNoo’s, 29 avril 2009
mai 2, 2009, 8:05
Classé dans : Blog2Bar

C’est officiel, ceci est mon premier blog de bar. Les jeunes filles du 20e siècle tenaient des journaux intimes, les jeunes punks du 21e siècle tiennent des blogs de bar. C’est la seule façon de vivre, enfin si j’en crois la radio. Le concept est assez simple, il s’agit de bloguer dans un bar. Ecrire des phrases, raconter des histoires pendant qu’un quartier se sirose le foie au son d’une musique envoûtante. Chaque article est un instantané, un recueil d’émotions vives et authentiques, de pensées, de bons mots, de philosophie du quotidien. Et mis bout à bout, les articles passent un message, indiquent un chemin. Au moins en théorie.

Il y a tant de livres, tant d’entreprises artistiques qui, à grand renforts de métaphores alambiquées et de parallèles tortueux, tentent, au bout de maintes pages, gravures, croquis, sculptures sur sable, de toucher du bout du doigt le secret le plus profond de la vie. Tant de tableaux, de morceaux de musique, de numéros de claquettes qui essaient de dire le grand tout sans pourtant le faire dès le départ. C’est insupportable, inacceptable, d’avoir à mastiquer 333 pages pour avoir enfin droit, entre les lignes, à la vision du monde de quelque narrateur glabre. Je ne vous ferai pas cet affront. Je n’attendrai pas les derniers articles de ce blog pour introspecter ce qui vous revient de plein droit chers lecteurs: mon âme. Je vais par conséquent, dès aujourd’hui gratter les croûtes de ma préconscience pour mettre à jour les pépites et les pépins de ma conscience du monde. J’espère chers lecteurs que ce sera pour vous une agréable distraction.


Le toît du BooNooNooNoo's

Il est donc presque 20 heures et je suis au Boonoonoonoo’s sur la plage de Scheveningen. Une sorte de RnB lascif résonne dans la pièce. Devant moi une boisson jaune à mousse accompagnée d’une miche de pain et d’olives. Devant moi aussi la mer. Les bâteaux font la queue devant Hoek van Holland, le coin de la Hollande, ils attendent pour accoster au port de Rotterdam. Des flammes artificielles brûlent dans la pièce. Ca me fait penser à ces émissions où on envoie des couples sur des îles tropicales pour tester la force de leur amour. On met le type dans un jacuzzi avec une dizaine de filles payées pour le faire tromper sa femme et on met la femme dans un autre jacuzzi avec une dizaine de minets investis de la même mission. Ils ne se voient pas pendant 15 jours car ils sont à des endroits différents de l’île. Leur équipe de tentateurs leur sert des cocktails et se frotte à eux à moitié nus. Le soir l’animateur leur montre les ébats de leur moitié autour d’un feu de camp sur une plage. Le même feu qu’ici. Ca pleure, ça crie, ça se bouleverse, alors que l’un a autant fauté que l’autre. Ici sur ma petite plage de sable fin, le monde se limite à un menu de 5 pages, deux photos du Bouddha, un feu artificiel, une douzaine de tables et l’horizon infini. Ca ne pleure pas, ça ne crie pas, ça ne se bouleverse pas. Le monde est calme et plat comme un grand reposoir.


J’ai encore plein de trucs à régler ce soir et dans la vie, seulement je ne sais pas comment je vais faire. Je voudrais vivre avec un petit plus d’évidences, de choses auxquelles m’accrocher, d’impératifs à défendre, de carences par rapport auxquelles structurer mes déprimes. Je vais m’acheter des chaussures neuves. Vertes. Avec des rayures. J’avais de belles chaussures vertes à rayures jaunes, mais on m’a dit qu’elles étaient trop vieilles alors j’ai arrêté de les porter. C’était une erreur. Ne jamais arrêter de porter des chaussures, sauf si elles sentent vraiment mauvais, ou si elles commencent à prendre la pluie, ou si elles ont des cratères nucléaires. Ne jamais renoncer à ce qu’on est, même si ce n’est plus dans le coup. Un coup est si vite tiré.

Je vais me faire couper les cheveux. Il paraît que les cheveux longs nous permettent de capter les ondes émises par les autres êtres humains et les dauphins. Si je me fais raser la boule, je n’entendrai plus les échos du monde et je pourrai me concentrer un peu plus sur moi-même. Faire le point. Comprendre mes idées étranges. Peut-être même me surprendre. Le seul souci c’est que j’ai quand même des sourcils assez prononcés. Si je me rase la boule je ressemblerai à une grosse noix avec deux bandes noires au-dessus des yeux. Pas que ça me gêne mais ça risquerait quand même d’intimider pas mal de monde. Faudrait que je me prépare. J’ai jamais fait peur à personne jusqu’ici, sauf à mon petit cousin une fois, mais il avait 3 ans et je venais de lui lire un livre sur les vampires iraniens… et comme je suis à moitié-iranien ben il a cru que j’étais à moitié vampire. Je lui en veux pas, moi aussi je me serais mis à crier. C’est pas du racisme, c’est juste du doute, c’est le principe de précaution, d’ailleurs c’est dans la constitution le principe de précaution si je me trompe pas.

On vient de m’apporter une deuxième boisson jaune. J’avais fini la première. Een biertje. C’est mignon dit comme ça. Si on appelait ça de la pisse de cheval je suis sûr que ça se vendrait moins. N’en déplaise à Will Shakespeare, une rose, si elle portait un autre nom, n’aurait sûrement pas autant de succès. Si ça s’appelait une roublatelle, une crevisse ou une foissaille est-ce qu’on voudrait s’en voir offrir une douzaine avec sa bague de fiançailles? Est-ce qu’on se l’attacherait à la boutonnière en battant des paupières? C’est drôle d’ailleurs les noms de fleurs. Ayant grandi en ville, je ne connais pas grand chose à la botanique, à part le fait que quand on donne à une graine de l’eau et du soleil elle a tendance à s’épanouir, ce en quoi elle est nettement plus raisonable qu’un être humain. J’ai souvent vu en Irlande et ici aussi en Hollande, une fleur que je ne connaissais pas bien. En anglais elle s’appelait le daffodil. Un nom très sympa que j’avais croisé dans pas mal de vieux poèmes. En français on l’appelle la narcisse et le livre de symbologie que j’ai acheté sur les quais de Seine pour trois euros m’indique que si j’aime les narcisses c’est que je suis narcissique. Seulement voila, je n’aime les narcisses que depuis que je les ai découvertes, et là où je les ai découvertes elles n’ont rien à voir avec le narcissime. Ce sont juste de chouettes fleurs jaunes qui apportent de la couleur dans un monde pluvieux, et dès le mois de janvier en Irlande, ce qui est magnifique. On tousse sa crève, on renifle, on serre les poings dans ses poches en grelottant, tout n’est que précipitation(s), grisaille et vent quand soudain on voit une bande de daffodils jaunes en fleurs nous sourire. Les aimer veut-il dire qu’on ne pense qu’à soi-même? En vérité je n’en sais rien. Peut-être que oui après tout. Le livre de symbologie ne valait peut-être que trois euros mais il avait le mérite d’être un livre de symbologie. Même le type qui met une cravate et affirme connaître la vérité sur tout a du mérite, peut-être pas autant que celui qui connaît vraiment la vérité sur tout (à ce propos si vous le croisez, dites-lui que j’aimerais bien le rencontrer), mais il a du mérite dans la mesure où il a l’ambition d’être ce qu’il n’est pas et qu’il l’affirme publiquement au risque de faire l’objet de toutes sortes de moqueries, farces et attrapes.

Deux personnes viennent de me demander si les toilettes sont ici. J’ai apparemment choisi le coin le plus crado du bar pour établir mes quartiers, et, perçu par le public comme un professionnel de l’urinage et du soulagement intestinal, j’ai le privilège d’être associé à leurs préoccupations les plus pressantes. C’est donc sur cette pensée que j’aimerais conclure l’article d’aujourd’hui, de peur de devoir le faire tout-à-l’heure en raison de mes propres préoccupations, ce qui serait fort regrettable. Ils est 20h42, encore deux gorgées de jaune et je quitte le bar pour me fondre dans le soleil qui se couche. La vie est mystérieuse et c’est peut-être mieux ainsi.