Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


Blog2Bar – Au BooNooNooNoo’s, 29 avril 2009
mai 2, 2009, 8:05
Classé dans : Blog2Bar

C’est officiel, ceci est mon premier blog de bar. Les jeunes filles du 20e siècle tenaient des journaux intimes, les jeunes punks du 21e siècle tiennent des blogs de bar. C’est la seule façon de vivre, enfin si j’en crois la radio. Le concept est assez simple, il s’agit de bloguer dans un bar. Ecrire des phrases, raconter des histoires pendant qu’un quartier se sirose le foie au son d’une musique envoûtante. Chaque article est un instantané, un recueil d’émotions vives et authentiques, de pensées, de bons mots, de philosophie du quotidien. Et mis bout à bout, les articles passent un message, indiquent un chemin. Au moins en théorie.

Il y a tant de livres, tant d’entreprises artistiques qui, à grand renforts de métaphores alambiquées et de parallèles tortueux, tentent, au bout de maintes pages, gravures, croquis, sculptures sur sable, de toucher du bout du doigt le secret le plus profond de la vie. Tant de tableaux, de morceaux de musique, de numéros de claquettes qui essaient de dire le grand tout sans pourtant le faire dès le départ. C’est insupportable, inacceptable, d’avoir à mastiquer 333 pages pour avoir enfin droit, entre les lignes, à la vision du monde de quelque narrateur glabre. Je ne vous ferai pas cet affront. Je n’attendrai pas les derniers articles de ce blog pour introspecter ce qui vous revient de plein droit chers lecteurs: mon âme. Je vais par conséquent, dès aujourd’hui gratter les croûtes de ma préconscience pour mettre à jour les pépites et les pépins de ma conscience du monde. J’espère chers lecteurs que ce sera pour vous une agréable distraction.


Le toît du BooNooNooNoo's

Il est donc presque 20 heures et je suis au Boonoonoonoo’s sur la plage de Scheveningen. Une sorte de RnB lascif résonne dans la pièce. Devant moi une boisson jaune à mousse accompagnée d’une miche de pain et d’olives. Devant moi aussi la mer. Les bâteaux font la queue devant Hoek van Holland, le coin de la Hollande, ils attendent pour accoster au port de Rotterdam. Des flammes artificielles brûlent dans la pièce. Ca me fait penser à ces émissions où on envoie des couples sur des îles tropicales pour tester la force de leur amour. On met le type dans un jacuzzi avec une dizaine de filles payées pour le faire tromper sa femme et on met la femme dans un autre jacuzzi avec une dizaine de minets investis de la même mission. Ils ne se voient pas pendant 15 jours car ils sont à des endroits différents de l’île. Leur équipe de tentateurs leur sert des cocktails et se frotte à eux à moitié nus. Le soir l’animateur leur montre les ébats de leur moitié autour d’un feu de camp sur une plage. Le même feu qu’ici. Ca pleure, ça crie, ça se bouleverse, alors que l’un a autant fauté que l’autre. Ici sur ma petite plage de sable fin, le monde se limite à un menu de 5 pages, deux photos du Bouddha, un feu artificiel, une douzaine de tables et l’horizon infini. Ca ne pleure pas, ça ne crie pas, ça ne se bouleverse pas. Le monde est calme et plat comme un grand reposoir.


J’ai encore plein de trucs à régler ce soir et dans la vie, seulement je ne sais pas comment je vais faire. Je voudrais vivre avec un petit plus d’évidences, de choses auxquelles m’accrocher, d’impératifs à défendre, de carences par rapport auxquelles structurer mes déprimes. Je vais m’acheter des chaussures neuves. Vertes. Avec des rayures. J’avais de belles chaussures vertes à rayures jaunes, mais on m’a dit qu’elles étaient trop vieilles alors j’ai arrêté de les porter. C’était une erreur. Ne jamais arrêter de porter des chaussures, sauf si elles sentent vraiment mauvais, ou si elles commencent à prendre la pluie, ou si elles ont des cratères nucléaires. Ne jamais renoncer à ce qu’on est, même si ce n’est plus dans le coup. Un coup est si vite tiré.

Je vais me faire couper les cheveux. Il paraît que les cheveux longs nous permettent de capter les ondes émises par les autres êtres humains et les dauphins. Si je me fais raser la boule, je n’entendrai plus les échos du monde et je pourrai me concentrer un peu plus sur moi-même. Faire le point. Comprendre mes idées étranges. Peut-être même me surprendre. Le seul souci c’est que j’ai quand même des sourcils assez prononcés. Si je me rase la boule je ressemblerai à une grosse noix avec deux bandes noires au-dessus des yeux. Pas que ça me gêne mais ça risquerait quand même d’intimider pas mal de monde. Faudrait que je me prépare. J’ai jamais fait peur à personne jusqu’ici, sauf à mon petit cousin une fois, mais il avait 3 ans et je venais de lui lire un livre sur les vampires iraniens… et comme je suis à moitié-iranien ben il a cru que j’étais à moitié vampire. Je lui en veux pas, moi aussi je me serais mis à crier. C’est pas du racisme, c’est juste du doute, c’est le principe de précaution, d’ailleurs c’est dans la constitution le principe de précaution si je me trompe pas.

On vient de m’apporter une deuxième boisson jaune. J’avais fini la première. Een biertje. C’est mignon dit comme ça. Si on appelait ça de la pisse de cheval je suis sûr que ça se vendrait moins. N’en déplaise à Will Shakespeare, une rose, si elle portait un autre nom, n’aurait sûrement pas autant de succès. Si ça s’appelait une roublatelle, une crevisse ou une foissaille est-ce qu’on voudrait s’en voir offrir une douzaine avec sa bague de fiançailles? Est-ce qu’on se l’attacherait à la boutonnière en battant des paupières? C’est drôle d’ailleurs les noms de fleurs. Ayant grandi en ville, je ne connais pas grand chose à la botanique, à part le fait que quand on donne à une graine de l’eau et du soleil elle a tendance à s’épanouir, ce en quoi elle est nettement plus raisonable qu’un être humain. J’ai souvent vu en Irlande et ici aussi en Hollande, une fleur que je ne connaissais pas bien. En anglais elle s’appelait le daffodil. Un nom très sympa que j’avais croisé dans pas mal de vieux poèmes. En français on l’appelle la narcisse et le livre de symbologie que j’ai acheté sur les quais de Seine pour trois euros m’indique que si j’aime les narcisses c’est que je suis narcissique. Seulement voila, je n’aime les narcisses que depuis que je les ai découvertes, et là où je les ai découvertes elles n’ont rien à voir avec le narcissime. Ce sont juste de chouettes fleurs jaunes qui apportent de la couleur dans un monde pluvieux, et dès le mois de janvier en Irlande, ce qui est magnifique. On tousse sa crève, on renifle, on serre les poings dans ses poches en grelottant, tout n’est que précipitation(s), grisaille et vent quand soudain on voit une bande de daffodils jaunes en fleurs nous sourire. Les aimer veut-il dire qu’on ne pense qu’à soi-même? En vérité je n’en sais rien. Peut-être que oui après tout. Le livre de symbologie ne valait peut-être que trois euros mais il avait le mérite d’être un livre de symbologie. Même le type qui met une cravate et affirme connaître la vérité sur tout a du mérite, peut-être pas autant que celui qui connaît vraiment la vérité sur tout (à ce propos si vous le croisez, dites-lui que j’aimerais bien le rencontrer), mais il a du mérite dans la mesure où il a l’ambition d’être ce qu’il n’est pas et qu’il l’affirme publiquement au risque de faire l’objet de toutes sortes de moqueries, farces et attrapes.

Deux personnes viennent de me demander si les toilettes sont ici. J’ai apparemment choisi le coin le plus crado du bar pour établir mes quartiers, et, perçu par le public comme un professionnel de l’urinage et du soulagement intestinal, j’ai le privilège d’être associé à leurs préoccupations les plus pressantes. C’est donc sur cette pensée que j’aimerais conclure l’article d’aujourd’hui, de peur de devoir le faire tout-à-l’heure en raison de mes propres préoccupations, ce qui serait fort regrettable. Ils est 20h42, encore deux gorgées de jaune et je quitte le bar pour me fondre dans le soleil qui se couche. La vie est mystérieuse et c’est peut-être mieux ainsi.



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