Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


Blog2Bar – Thalys Bar, 7 mai 2009
mai 7, 2009, 9:38
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Je ne sais pas si le bar du Thalys compte vraiment en tant que bar. Les happy few diront que non, les soiffards ferroviaires diront que si. Le fait est en tout cas que je me retrouve ici, entre deux villes à glisser sur des rails en buvant du thé. Il est 8h20, c’est mon 3e train ce matin, il me reste encore 2 métros, 2 trains et 1 tramway à prendre pour arriver à ma destination finale, le Palais des Nations à Genève. C’est ma façon écologique de ne pas payer un billet d’avion et par la même occasion d’éviter cette grippe porcine dont toutes les chaînes de télévision nous parlent (en même temps, vu l’hygiène de vie de nos amis les porcs, fallait pas s’étonner de tomber malade à force de se frotter à leurs jolis groins roses). Mon thé est biologique, équitable et por rang*, mes cheveux sont bien peignés, ma cravate est bien droite, bref je vis, l’espace de quelques instants dans un monde parfait. Pas au sens premier du mot bien entendu, mais au sens dernier. Si la vie, qui est toujours pleine de surprises, se foutait définitivement de ma gueule et que je n’avais plus rien à espérer d’elle, alors peut-être que cette étrange harmonie proprette costumisée serait quelque chose à quoi s’accrocher. Pas une bouée de sauvetage, plutôt un radeau de naufrage duquel je regarderais médusé un horizon désespérement multilatéral glouglouter devant moi. Moi, ma tignasse, ma cravate et mon gobelet de thé sur un bout de bois à la dérive. Ce serait anticonstitutionnel, enfin non, pas du tout, mais en tout cas il faudrait des mots très longs et compliqués -qui ne me viennent pas à l’esprit maintenant- pour décrire ce sentiment bizarre.

Le Thalys Bar

Le Thalys Bar

En anglais il y a cette expresssion “ne sois pas un costume vide”, ne sois pas un petit robot triste qui fait bêtement son boulot triste sans se poser de questions, tout fier de porter un beau costume triste et d’être quelqu’un. Je pense toujours à cette phrase quand je mets un costume. Je n’en mets pas si souvent que ça en fin de compte et c’est toujours pour faire quelque chose d’un peu sérieux. Aller au Parlement, à l’ONU, à la poste, vanter mes mérites dans un entretien d’embauche… Je mets des costumes pour être un peu “mieux” que d’habitude, pour que mon petit cou inquiet dépasse de quelque chose de plus glorieux qu’une chemisette à fleurs. Ma tête et le reste de ma corpulence emballés dans du tissu précieux convainquent apparemment plus facilement le monde qu’emballés dans du coton mêlé à du pryloxinide de plastoque. En d’autres termes, “quand tu mets tes costumes on dirait un mélange du prince Charles et de Brandon de Beverly Hills, ça claque grave la vie d’sa mère” comme dit mon cousin. En plus “avec ds ourlets de malade comme ça, j’suis sûr qu’direct on t’laisse entrer dans toutes les boîtes de nuit d’New York, même celle de Bruce Willis”. Le reste, je ne sais pas trop, c’est vrai que le travail dans les droits de l’Homme me vaut des oh et des ah admiratifs, mais en attendant je rentre bien souvent bredouille, ce qui, dans tout autre secteur d’activité, suffirait à mettre en cause la qualité de mes costumes ou de mes performances. “Alors Keyvan, ça y est? Y a les droits de l’homme dans le monde?

- Euh nan, pas encore…

- Ah bon? Mais t’as pas passé ta semaine à leur expliquer qu’il fallait des droits et tout le bazar?

- Ben si.

- Oui mais tu leur as dit clairement ou t’as encore fait le coup des paraboles et des tournures de phrases bizarres à la Montesquieur?

- Nan nan, j’ai été plutôt clair…

- Plutôt! Non mais Keyvan tu crois vraiment qu’c'est avec des plutôt qu’on va changer le monde? Ah ça vraiment c’est tout toi, j’te prête ma meilleure cravate, j’te trouve du gel fixation extra forte un dimanche à 23h alors que tout est fermé et toi tu fous tout en l’air avec des plutôt! Vraiment Keyvan tu fais chier!”

Là tout de suite, dans mon bar mobile, j’ai juste envie d’écrire. Ca sauve pas le monde, je sais pas exactement à quoi ça sert, mais ça me rend heureux.

La serveuse baisse le petit volet du comptoir, nous sommes presque arrivés. Elle soupire en disant qu’elle n’est pas du matin puis sourit. Là tout de suite, si la vie s’arrêtait, elle quitterait ce monde sur un constat tragique: c’est le matin, j’suis pas du matin, crac je suis morte. J’étais sympa, j’avais un chien, mais on a rejeté ma demande de prolongation temporaire d’existence au motif que je me plaignais trop. Le patron n’aime pas les jérémiades il paraît. Ca lui hérisse les poils du dos. Oui il a des poils sur le dos, d’ailleurs à ce qu’on dit ça rend les gens plus susceptibles.

Il est 9h37, le train arrive officiellement dans une minute. Je dois filer. Arriver. Repartir. Me rassoir dans une succession de petits trains. Tchou Tchou. Si je survis à ce voyage, il me restera encore plein de défis à relever, de bêtises à faire, de châteaux de sable à construire. Alors je vais faire en sorte de ne pas être un costume vide, ne serait-ce qu’en remplissant mes poches de carambars.

*à l’iranienne on fait du thé très fort dans une théière et on ajoute de l’eau pour le diluer. “Por rang” veut dire bien coloré, donc peu dilué, donc fort.


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