Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


République des auditeurs: à qui appartient le King of Pop?
juin 25, 2009, 11:54
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Michael Jackson a été hospitalisé d’urgence aujourd’hui après un arrêt cardiaque, c’est ce qu’affirment ce soir de nombreux médias états-uniens, quelques mois seulement après l’annonce de son grand (et final) come back à Londres pour 50 concerts étalés entre juillet 2009 et mars 2010.

Michael Jackson, le King of Pop, annonçant son retour sur scène en mars 2009

Michael Jackson, le "King of Pop", annonçant son retour sur scène en mars 2009

Je n’ai pas l’habitude d’écrire sur la vie des stars mais je viens d’écrire il y a quelques heures un billet sur la santé de Steve Jobs et la façon dont les journalistes ont revendiqué le “droit de [tout] savoir” [sur sa santé] au nom de la transparence et de la démocratie des actionnaires. Ce soir en faisant un tour sur Google News, j’ai trouvé le même genre de remarques au sujet de Michael Jackson. Dans un article de la chaîne australienne ABC, on s’inquiétait de ce qu’il adviendrait des concerts de cet été dont les billets s’étaient vendus en quelques minutes. Les journalistes précisent qu’à l’époque déjà plusieurs personnes avaient posé la question de la santé de Michael Jackson et que la société AEG Live, organisatrice des concerts, avait indiqué que M. Jackson s’était à cet effet soumis à un examen médical de 4 heures et demie… Non mais sérieusement, on en arrive où? Est-ce qu’on aurait imaginé demander à Jimi Hendrix de souffler dans le ballon avant de monter sur scène?

… Excusez-moi un petit instant, en même temps que j’écris ce billet je surfe sur Google News et on vient d’indiquer que Michael Jackson vient de décéder des suites de cette attaque cardiaque. Ce qui devait être un autre billet coup de gueule contre le voyeurisme des médias devient un billet funèbre. Je ne sais pas trop quoi dire. Les plus jeunes pensent à la chirurgie esthétique et à la pédophilie quand ils entendent le nom de Michael Jackson. Ma génération se souvient de Bad, de Dangerous, du Moonwalk. J’ai découvert aussi ensuite les premiers tubes des Jackson 5, ses premiers albums. C’était un artiste hors du commun, un chanteur excellent, un danseur incroyable. Je n’ai jamais été fan de son relookage au bistouri et j’ai toujours été bouleversé / dégoûté par les accusations de pédophilie. Je veux me souvenir de son travail d’artiste, de tant de chansons qui m’ont accompagné tout au long de ma vie et m’accompagneront encore.

Dommage qu’il n’ait pas pu faire cette tournée finale.



République des actionnaires: à qui appartient la vie de Steve Jobs?
juin 25, 2009, 1:33
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Après des mois de spéculations en tous genres, le Los Angeles Times explique aujourd’hui que Steve Jobs, le patron d’Apple, serait en bien mauvaise santé et les journalistes se demandent si le secret gardé par ses avocats depuis des mois est bien légal. Loin de s’apitoyer sur le sort du cofondateur d’Apple, les journalistes décortiquent les faits juridiques et leurs conséquences pour les actionnaires.

Steve Jobs présentant le célèbre Iphone

Steve Jobs présentant le célèbre Iphone

Tout d’abord on apprend que si les sociétés ne sont pas tenues de divulguer les détails de la situation médicale de leurs dirigeants, elles doivent en revanche donner aux investisseurs des informations matérielles qui leur permettront de choisir en connaissance de cause s’ils ont envie d’acheter ou de vendre des actions.

Certes on peut le comprendre à l’échelle d’une petite entreprise, disons un salon de coiffure tenu par un patron qui aurait un ou deux employés. Avant de prêter de l’argent au patron ou d’acheter des parts de son entreprise, j’aimerais avoir une petite idée de sa forme et de son état d’esprit. Admettons. Mais quand on touche à de grandes multinationales spécialisées, la fluctuation du cours des actions sur les noms de patrons et souvent très surprenante, presque ésotérique: un groupe automobile va avoir à sa tête un homme qui ne connaît rien à l’ingénierie automobile, qui n’est pas un spécialiste du marketing, qui est un manager professionnel… mais en fonction de sa côte, avant même qu’il ait commencé à travailler (et répétons-le, la qualité des voitures ou des publicités ne dépendra pas de lui) on va faire des paris sur lui, les actions vont monter ou descendre (risquant ainsi dans les cas négatifs d’affaiblir l’entreprise – ce qui n’est pas dans l’intérêt des actionnaires).

De même pour Monsieur Jobs qui, s’il est le cofondateur d’Apple ne conçoit pas chaque produit et logiciel qui sort de l’usine à pommes (que les fans d’Ipod et d’Iphone se rassurent, Steve Jobs ou pas, Apple continuera sûrement à fabriquer tout autant de gadgets cool qui font bip bip bip quand on les touche). D’où le malaise que j’éprouve en lisant ces lignes du Los Angeles Times (et cet article n’est pas exceptionnel, il est malheureusement emblématique). On est allé trouver un des docteurs de Jobs pour lui faire expliquer de quoi souffrait son patient, on a découvert, malheureusement pour l’intéressé, que c’était plutôt grave (du genre définitivement grave) et on a commencé à prendre peur -non pas que monsieur Jobs souffre, non pas qu’avec un autre dirigeant la société Apple change d’état d’esprit mais que le PDG emporte dans sa chute vers l’autre monde le cours de nos actions Apple bien-aimées. C’est donc au nom du droit des actionnaires à connaître la vérité que bon nombre de journalistes (et peut-être derrière eux un certain nombre d’actionnaires et de concurrents d’Apple) ont demandé à obtenir davantange que de simples informations matérielles (les dernières fournies par Jobs faisaient en effet seulement état d’un déséquilibre hormonal – je ne suis pas médecin mais c’est vrai que ça n’a pas l’air aussi grave que ce dont il souffre apparamment).

Nous en serions donc là… on ne se mobiliserait plus pour voter, on ne s’engagerait plus dans la vie politique mais on serait prêt à payer des SMS pour voter par millions à des émissions de télé-réalité et on brandirait le principe de transparence (ou même l’idée de démocratie) pour exiger de savoir (et d’étaler sur la place publique) la couleur de la tumeur de tel ou tel PDG. Ce serait bien triste.

Pour vous dire la vérité, je n’ai pas envie d’y croire. En tout cas je n’ai pas envie de croire que nous ne sommes que ça. La démocratie est fondamentale. Notre droit de regard, de critique, d’expression est essentiel pour la préserver. Les entreprises jouent un rôle très important dans la société et il est bon que les actionnaires utilisent leur droit de regard pour demander des comptes aux gérants (idéalement pour exiger qu’ils respectent aussi les droits fondamentaux et l’environnement -on a bien glausé sur la santé de S. Jobs mais on a très peu parlé par exemple du fait que l’Iphone première version était très difficilement recyclable), il est bon que tout cela existe… mais utilisons ces droits d’une manière un peu plus respectueuses des individus. Je ne veux pas savoir quelle maladie a M. Jobs, juste s’il est apte à travailler ou non, je veux connaître sa stratégie, son bilan. Idem pour les politiques, je me moque de savoir si M. Berlusconi a trompé ou non sa femme, c’est une affaire qui les regarde, ce que je veux savoir c’est ce qu’il a fait et ce qu’il compte faire en politique. Ils nous appartient à tous de recentrer le débat sur les questions qui comptent (les seules qui nous regardent).



La fin du Secrétariat d’Etat aux droits de l’Homme

L’Elysée a annoncé aujourd’hui la composition du nouveau gouvernement Fillon. Dans la nouvelle équipe ne figure plus de Secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme. Nicolas Sarkozy, qui avait promis en tant que candidat d’être le “président des droits de l’Homme“, avait créé ce poste au Quai d’Orsay à la demande de Bernard Kouchner et confié la tâche à la jeune Rama Yade. Un véritable challenge puisqu’il s’agissait pour elle non seulement de travailler sous la tutelle d’un ex-socialiste mais aussi de faire vivre un thème qui ne collait pas toujours avec les intérêts diplomatiques de la France. Rama Yade s’est pourtant appliquée à ne pas rester silencieuse même quand le président lui demandait de se taire. Ainsi quand Muammar Khadafi était reçu en grande pompe à l’Elysée, Mme Yade déclarait à la presse que la France n’était pas un paillasson sur laquelle des dictateurs pouvaient venir s’essuyer les pieds. Plus tard, sur nombre d’autres dossiers elle a également pris parole (à défaut de faire davantage). Rama Yade écrivit un livre (Les droits de l’Homme expliqués aux enfants de 7 à 77 ans), déclina la proposition de place éligible aux européennes (en indiquant que l’Europe n’était “pas [son] truc” et qu’elle avait encore plein de choses à faire sur les droits de l’Homme). Seulement voila, le président Sarkozy qui voulait transformer le ministère des affaires étrangères en un “ministère de la mondialisation“, faire de la France une force motrice pour la promotion des droits humains dans le monde a mis de l’eau dans son vin et a décidé d’éliminer ce portefeuille devenu gênant. Rama Yade, elle, a été reléguée promue aux sports, comme si l’important n’était après tout pas tant son expertise ou son engagement mais ses qualités de gestionnaire/représentante/femme politique populaire.

Rama Yade

Rama Yade

Certes ce poste n’était vraiment pas facile à occuper, certes il nous mettait face à nos contradictions (d’un côté nos principes, de l’autre les concessions que nous faisions), certes sans réels moyens ce poste était juste un symbole… seulement le supprimer revient également à abandonner cette promesse de campagne qui a tenu à coeur à beaucoup de Français: que le pays autoproclamé “des droits de l’Homme” oeuvre à les promouvoir davantage dans ses relations avec le reste du monde (cf. Nicolas Sarkozy en campagne: “Je ne passerai jamais sous silence les atteintes aux droits de l’homme au nom de nos intérêts économiques. Je défendrai les droits de l’homme partout où ils sont méconnus ou menacés et je les mettrai au service de la défense des droits des femmes“).

A chacun de juger le travail effectué par Mme Yade. Il n’en reste pas moins que mettre le secrétariat d’Etat aux droits de l’Homme à la poubelle après seulement deux ans d’existence est un triste aveu d’échec.



Quelqu’un qui ne ressemble à personne
juin 14, 2009, 2:09
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J’ai rêvé que quelqu’un viendrait

J’ai rêvé d’une étoile rouge

et mes paupières sursautent

et mes chaussures se rassemblent

Que je devienne aveugle

si je mens!

J’ai rêvé de l’étoile rouge

quand je ne dormais pas

Quelqu’un viendra

Quelqu’un viendra

Une autre personne

Une personne meilleure

Quelqu’un qui ne ressemble à personne

qui ne ressemble pas au père

ni à Ensi, ni à Yahya, ni à la mère

Il ressemble à celui qu’il faut

et il est plus grand que les arbres

de la maison du maçon

et son visage est plus lumineux

que celui de l’Imâm du Temps

Et il n’a pas peur du frère de Seyed Djavâd

qui est allé porter l’uniforme des policiers

et qui n’a même pas peur de Seyed Djavâd lui-même

à qui appartiennent toutes les chambres de notre maison

Et qui s’appelle comme la mère le cite

au début et à la fin de sa prière

le Juge des Juges

ou bien

la Récompense des Récompenses

Et qui peut, les yeux fermés, lire

tous les mots difficiles dans le livre de troisième

Et qui peut, sans faute, soustraire mille

de vingt millions

Et qui peut acheter à crédit

tout ce dont il a besoin chez Seyed Djavâd

Et peut faire en sorte que la lampe d’ “Allah”

qui était verte, verte comme le matin très tôt,

s’allume de nouveau au ciel de la mosquée Meftâhiân

Oh…!

Comme c’est bon la lumière!

Comme c’est bon la lumière!

Et moi, combien j’ai envie

que Yahya possède un chariot

et une lampe à huile

et moi combien j’ai envie de m’asseoir

au milieu des pastèques et des melons d’eau

dans le chariot de Yahya

et de tourner autour de la place

de Mohammadieh

Oh…!

Comme c’est bon de tourner autour de la place!

Comme c’est bon de dormir sur le toît de la maison!

Comme c’est bon d’aller au jardin public!

Comme c’est bon le goût du Pepsi!

Comme c’est bon le cinéma de Fardine!

Et combien j’aime toutes les bonnes choses!

Et moi, combien j’aime tirer les cheveux de la fille de Seyed Djavâd!

Pourquoi suis-je si petite

que j’en perds toujours mon chemin?

Pourquoi le père qui n’est pas aussi petit

et qui ne perd pas son chemin

ne fait rien pour que la personne

qui est venue dans mon rêve

avance le jour de sa venue?

Et pourquoi les gens du quartier de l’abattoir

dont la terre du jardin est tachée de sang

et dont l’eau du bassin de la maison

est tachée de sang

et dont la semelle des chaussures

est aussi tachée de sang,

ne font rien, ne font rien?

Combien est paresseux le soleil d’hiver!

J’ai balayé le toit de la maison

et j’ai aussi lavé les vitres de la fenêtre

Pourquoi le père rêve-t-il

seulement quand il dort?

J’ai balayé le toit de la maison

et j’ai aussi lavé les vitres de la fenêtre

Quelqu’un viendra

Quelqu’un viendra

Quelqu’un qui est dans son coeur avec nous,

qui est dans son souffle avec nous,

qui est dans sa voix avec nous

Quelqu’un que l’on ne peut pas arrêter,

menotter et envoyer en prison,

quelqu’un qui est né

sous l’arbre ancien de Yahya

et qui grandit de jour en jour

Quelqu’un viendra

de la pluie, du bruit de la pluie

des murmures des fleurs de pétunia

Quelqu’un viendra

le soir du feu d’artifice,

du ciel du quartier Toupkhâneh

Il mettra la nappe

Et partagera le pain

Et partagera le Pepsi

Et partagera le jardin public

Et partagera le sirop pour la coqueluche

Et partagera le jour de l’inscription

Et partagera les tickets d’entrée à l’hôpital

Et partagera les bottes en caoutchouc

Et partagera le cinéma de Fardine

Et partagera les arbres de la fille de Seyed Djavâd

Et partagera tout ce qui est invendu

Et nous donnera notre part

J’en ai rêvé…


Forough Farrokhzad

(Trad. Jalal Alavinia, extrait de La Conquête du jardin, Ed° Lettres Persanes, 2005)



Blog2Bar – W–n—en, La Haye (10 juin 2009)
juin 10, 2009, 11:39
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Il pleuvait à grosses gouttes et la vie me mettait face à un choix: trouver refuge quelque part ou me laisser emporter (et mon ordinateur avec moi) par le déluge biblique qui jouait du xylophone sur ma tête. Ayant soif de vivre et soif tout court, j’optai pour la première solution. Moins brave certes que de rentrer chez moi en brasse papillon, mais tout aussi liquide car j’allais commander des litres de boissons pour rééquilibrer mon métabolisme. J’avais en effet lu deux jours plus tôt le livre d’Erwan Lama (le neveu breton du Dalaï Lama) intitulé Les trois clés de la sagesse, tout pour maigrir en continuant à s’amuser (Ed° Plomb 2006). Dans son ouvrage, le Lama présentait le principe fondateur de l’univers: l’équilibre. Toute chose en équilibre était – selon ses termes – “bien peinarde”, tandis qu’une chose en déséquilibre se trouvait manifestement “en galère”. Ayant hésité plus de sept minutes sous la pluie avant de partir au bar, j’avais reçu sur moi une bonne dizaine de litres d’eau qui m’avaient considérablement déséquilibré. Il m’était donc indispensable d’ingurgiter une quantité équivalente de liquides sans quoi mon extérieur et mon intérieur ne seraient pas au même niveau d’humidité, je ne retrouverais jamais mon équilibre perdu et Erwan Lama – s’il venait à l’apprendre – aurait sûrement une bien piètre image de moi. C’est ainsi que je me suis retrouvé -par précipitation(s)- dans l’antre de la criminalité sud-hollandaise, le ventre chaud de la bête de l’ombre, le rendez-vous secret des coupeurs de gorges et autres chatouilleurs de serrures. C’est en tout cas ce que j’avais entendu dire sur ce bar et ce que me confirma la chaîne en or ostentatoirement portée sur un polo Lacoste par le patron. La musique (les Destiny’s child) acheva de m’en convaincre. Seulement le mercredi à 17h30 -moment idéal pour les braquages et règlements de compte d’après-midi-, le mafia club était vide et les gros bras normalement occupés à briser les tibias de passants importuns s’affairaient nerveusement autour d’un percolateur récalcitrant. A l’autre bout de la salle, un Al Pacino à rouflaquettes chatain clair cherchait des pièces au fond de ses poches pour payer un café à deux euros. C’était donc comme ça. En temps de crise, même les brûleurs de loups avaient du mal à joindre les deux bouts. Même les gentlemen cambrioleurs donnaient des cours d’anglais le soir pour boucler leurs mois. C’est peut-être aussi pour ça qu’on m’avait laissé entrer sans me poser de questions. Les parrains étant à cours de cash, le bar ouvrait désormais ses portes à toute personne assez solvable pour se payer un café-crème. Dans l’arrière-cour auparavant réservée à la liquidation des bavards, des ouvriers assemblaient un toboggan Ikéa, pièce centrale du nouvel espace enfants.

Un joli toboggan pour enfants un peu comme celui du bar
Un joli toboggan pour enfants un peu comme celui du bar


Même moi qui n’ai jamais été particulièrement fan du crime organisé, j’avais un petit pincement au coeur. C’était la fin d’un monde, la fin d’une époque. J’imaginais un Don Corléone boursouflé avec un bonnet et des gants en laine mités faisant la manche à l’arrêt de bus. Je voyais un vieux Scarface dégarni proposant honteusement l’amour à la cubaine à des passants indifférents au coin d’une rue. Car il faut bien vivre, même quand on est un assassin. Il faut bien manger, même si on pique et pique et colégramme.

Ma bière n’arrivait toujours pas, chaque minute qui passait m’éloignant davantage de mon équilibre, ce dont le serveur ne semblait faire que peu de cas. Il ne faut pas s’étonner de faire faillite si on laisse les assoiffés se désécher sur place. Al Pacino me jeta un regard torve. L’air de dire “si j’avais assez d’argent pour m’acheter des cartouches, je te ferais un trou dans la tête. Arrête de me regarder comme ça!”. Pour ma défense, je ne le regardais pas “comme ça”, c’est juste que seul avec lui au milieu de ce bouge radicalement vide, j’avais été témoin malgré moi de sa recherche désespérée de fonds dans ses poches. J’avais surpris le trépidant trucideur à compter ses centimes en rougissant. Il avait heureusement trouvé de quoi payer sa tasse, mais peut-être au détriment de son budget tramway ou gomina.

Al Pacino chatain clair
Al Pacino chatain clair


Ma bière enfin arrivée, je me plongeai tout entier dans un univers de bulles, de rires gras et de rots irréfragables. Al Pacino finit par demander son reste, me laissant seul quelques demi-heures à rééquilibrer mon karma. Un peu plus tard, une Michelle Pfeiffer brune vint s’asseoir près de la fenêtre et alluma une cigarette. Quand le serveur, une brute épaisse de quatre mètres trente avec un cobra tatoué sur le bras, lui demanda de l’éteindre, je mesurai pleinement la profondeur de la crise. “Excusez-moi, mais on est un restaurant familial maintenant, on ne peut plus fumer ici madame Schulten de Vitto”. Si même la femme du parain se faisait doucher le mégot au QG de la pègre, l’heure devait être vraiment grave.

Et si ces gens-ci en sont là, alors où en sont les autres? La crise signifie-t-elle que nous boirons tous bientôt notre soupe dans le même bol? Les princes consorts en seront-ils réduits à tricoter eux-mêmes leurs pulls à col roulé? Les Sissis impératrices et autres starlettes décolletées seront-elles contraintes de se chigner les cheveux sans assistance et de touiller elles-mêmes leurs mojitos? Les seules choses qui ont de la valeur dans ce monde ont-elles donc vocation à disparaître, nous laissant sans repères sur une terre ronde où seuls le bonheur et l’amour auraient survécu? Je crois que j’ai un peu trop rééquilibré mon karma. J’ai la tête et le ventre qui tournent. Tout est-il réciproque dans la vie? Les divinités mondaines dont le sort m’inquiète sont-elles préoccupées par les complications de mon destin? J’espère qu’elles ne s’en font pas trop, parce que ça va s’arranger. Puis c’est jamais bon de se faire du mouron. En plus si je suis gentil, je serai toujours récompensé. Enfin c’est ce que me disait ma mère quand à l’âge de huit ans, venant d’ouvrir un salon d’épilation pour chats, j’avais été violemment agressé par mon premier client, un gros roux dénommé Mulhouse. Il fallait non seulement être gentil mais garder en outre à l’esprit le fait que les chats et certains autres êtres vivants comme les koalas aiment – contrairement à nous – avoir du poil aux pattes. C’est cette grande leçon de vie qui m’a permis d’exister jusqu’ici et qui, je l’espère, m’aidera à continuer jusqu’à ce que l’existence cesse de m’intéresser ou l’inverse. Peut-être que si davantage de décideurs, de faiseurs de rois, de célébrités universelles avaient en leur temps tenté d’appliquer de la crème dépilatoire à des chats en espérant une généreuse récompense de leurs maîtres, le monde n’en serait pas là aujourd’hui. Car ce n’est pas tout de savoir comment mettre en oeuvre une réforme des minima sociaux, d’être capable de faire croire à des douaniers qu’on a une usine de farine en Colombie ou d’avoir écrit Le Rouge et le Noir trois fois de suite avec un seul stylo-bille. Ce dont l’humain a besoin pour faire face à la crise c’est une conscience du fait que tout se surmonte et qu’en outre la gentillesse -même gratuite- fait de vous quelqu’un d’agréable (donc même au fond du trou vous rendrez l’âme en vous disant “c’est vrai que je meurs, mais moi au moins je suis sympa”).

La mafia pouvait mettre autant de costumes rayés qu’elle voulait, sans cette conscience de crise elle était cuite comme une poule. De même pour l’aristocratie, la médiacratie et mon ex voisin de palier. Je pense qu’Erwan Lama résume bien la question quand il écrit “ben oui la vie c’est difficile, mais si j’commence à me morfrondre j’aurais plus faim ce soir et ce serait vraiment bête parce que Titine a fait du poulet”.

Il fait déjà noir dehors et il pleut toujours. La ville glisse, le monde crise, ma gorge tousse. Dans le petit coin de quelque part où je suis caché, tout redevient calme l’espace d’un instant. Le chat fout la paix à la souris, le marteau fait semblant de ne pas voir l’enclume, la fléchette rate sa cible et glisse sur le carrelage en riant. L’espace d’un instant dans ce petit morceau du monde, tout est ou n’est pas, rien ne se perd, rien ne se gagne, rien n’est à vendre ni à prendre. Je crois bien que j’ai finalement rééquilibré mon karma. Il est tard. La nuit avance et le sommeil me gagne. Si je savais compter je compterais jusqu’à trois et je mettrais un point à la fin de ma phrase



Blog2Bar – Refectorium du Palais de la Paix, La Haye (4 juin 2009)
juin 4, 2009, 11:47
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Il sera bientôt midi et j’aurai bientôt faim, mais en attendant je me retrouve ici, au milieu du placide ventre mou de la justice internationale, au Palais de la Paix à La Haye. C’est ici que fut fondé il y a une centaine d’années le premier tribunal international chargé de veiller à ce que les états règlent leurs différends avec des mots plutôt qu’avec des balles. Si l’idée est belle et plutôt sympathique, elle semble ne pas encore avoir complètement porté ses fruits. Le Palais en revanche est très abouti. Tourelles, horloge dorée à l’or fin, statue géante d’un chat noir, parterre de fleurs, fontaine ornée de phoques et d’ours polaires, bibliothèque flottant entre ciel et terre, vases, tapis, chaises rembourrées, bassin canardé, buissons bien taillés, tout ici exprime l’ordre. Un peu comme si, à défaut d’être parvenus à l’apporter au monde, les juges avaient remonté leurs jupons, retroussé leurs manches et tenté d’apporter l’ordre à leur jardin. C’est déjà ça après tout. Et puis au prix que ça coûte, il faut bien que ça serve à quelque chose un magistrat international.

Le Palais de la Paix, La Haye (Pays-Bas)
Le Palais de la Paix, La Haye (Pays-Bas)

Tout en brique rouge hollandaise, comme la plupart des vieux bâtiments de La Haye, le Palais de la Paix a été conçu par un architecte français, construit par des ouvriers du monde entier (venus chacun installer la partie offerte par leur pays) et contient une collection incroyable de bibelots internationaux: des immenses tapis persans au vase russe en jaspe de 3200 kilos en passant par une réplique du Christ des Andes, une allégorie de la paix en petite tenue venue tout droit des Etats-Unis et des tapisseries japonaises. Un magnifique exemple de coopération internationale. Ce qui est un peu triste c’est que la coopération se soit arrêtée là. Une fois la dernière brique posée, le ruban coupé, le gâteau mangé, on a compté jusqu’à trois et on a recommencé à s’estourbir les binettes. L’enfer est pavé de bonnes intentions et le Palais de la Paix bourré de déclarations d’amour. On dirait presque un musée du Lennonisme, le rock’n'roll en moins. Et puis John Lennon, lui, avait un certain sens de l’ironie. Quand je regarde l’ours polaire de la fontaine et qu’il m’affirme que le droit international protège les peuples du monde entier, je ne peux m’empêcher de lui raconter en souriant l’histoire du président Wilson de passage en France à la fin de la première guerre mondiale pour la conférence de Versailles. A l’époque, le président américain était un des principaux promoteurs du projet de Société des Nations, l’ancêtre des Nations Unies. Il tentait de convaincre les dirigeants de tous les pays du monde de travailler ensemble et de reconnaître un droit international qui garantirait le règlement des différends entre pays autrement que par la guerre. Au déjeuner, Wilson avait tellement rabattu les oreilles de Clemeanceau, le président du conseil français, avec ces histoires que ce dernier, pointant du doigt la volaille rôtie qu’on venait de leur apporter, lui coupa la chique en déclarant d’un ton railleur “vous voyez ce poulet? eh bien c’est un poulet qui croyait au droit international”.

“Ridicule!” me répond sèchement l’ours polaire, “plusieurs des Conventions fondamentales étaient en vigueur à l’époque, par conséquent si ce poulet était décédé d’une cause non-naturelle lors d’un conflit opposant plusieurs états cela aurait constitué une claire violation du droit international. En effet les traités précisaient déjà que les civils ne devaient pas être pris pour cibles lors des guerres”.

- Et depuis quand les poulets sont considérés comme des civils?

- Là n’est pas la question! Les prémisses de votre blague sont fallacieuces et d’une certaine façon diffamatoires, je refuse donc de rire.  On ne peut vraiment pas discuter sérieusement avec vous!”

Je n’avais jamais dit qu’on pouvait discuter sérieusement avec moi. Je n’ai jamais prétendu être un sérieux discuteur et encore moins un Palais de la Paix. Je suis juste moi, un moi qui aime bien les histoires drôles et les boissons chaudes, un moi qui trouve ça sympa de construire des châteaux pour la paix, le bonheur ou l’amour mais qui a quand même quelques doutes quant à leur efficacité. Enfin bon, puisque même les statues ne veulent plus discuter avec moi, je n’ai qu’à retourner compter mes moutons imaginaires.

La fontaine aux ours polaires offerte au Palais de la Paix par le Groenland
La fontaine aux ours polaires offerte au Palais de la Paix par le Groenland

Ici dans le refectorium, c’est le silence absolu. Après s’être occupée d’encaisser les frais de ma réhydratation, la caissière s’est enfoncée dans une rêverie aussi silencieuse que la fin du monde. Est-ce à ça que ressemblerait la paix perpétuelle? Est-ce qu’on boirait tous calmement des infusions dans des maisons en briques? Est-ce qu’on regarderait tomber la pluie par la fenêtre en se disant qu’on s’en fout parce qu’on est au chaud et qu’on est heureux? Est-ce que nos bisous auraient plus d’amour, nos fruits plus de goût?

Le refectorium (disons la cafétéria) du Palais de la Paix
Le “refectorium” (disons la cafétéria) du Palais de la Paix (heureusement les noms des plats ne sont pas écrits en latin)

La tisane tourne dans ma tasse et moi je tourne dans ma tête. J’ai eu la chance de grandir dans la paix alors c’est peut-être un peu indécent de ma part de plaisanter sur ce sujet. Si mes parents n’avaient pas pu partir d’Iran en 1980, j’aurais connu la guerre comme la plupart des gens qui sont restés là-bas. Ce n’était pas une guerre plus importante que les autres, juste une guerre dégueulasse, comme toutes les autres. A quelques mois près j’aurais eu une vie complètement différente. Comme tellement de monde. Ceux qui sont nés là où il ne fallait pas. Du mauvais côté de la ligne. Il y a déjà tellement de problèmes dans la vie (rien que changer une roue ou remplir une déclaration d’impôts), tellement de choses dures qui nous tombent dessus, pourquoi en plus de ça aller chercher des fourches, des bâtons et se donner des coups de pique? Pour la liberté, pour la justice, peut-être, mais alors très vite et seulement si vraiment rien d’autre ne marche, mais pour la nation? pour que ce soit mon drapeau accroché en haut du poteau et pas le tien? ma langue dans ta bouche et pas la tienne dans la mienne? (oui, cette phrase est un peu ambigüe, mais c’est là tout le charme du multiculturalisme) vraiment ça je ne peux pas le comprendre. Je peux comprendre qu’un groupe veuille préserver ou promouvoir sa culture, ça oui, mais qu’on égorge des gens pour cela, je trouve ça vraiment indélicat (et passablement catastrophique).

Ce qu’il faut faire, je n’en sais rien. D’ailleurs que je sache ou que je ne sache pas, ça ne changera sûrement pas grand chose. Un peu comme ce Palais. C’est très bien qu’il soit convaincu qu’il faille la paix dans le monde, mais ce ne sont pas ses tourelles qui vont arrêter les missiles en plein vol. Et ses juges jardiniers auront du mal à faire fleurir la paix tant qu’on ne leur donnera pas de quoi arroser les graines. Il y a toutefois une chose positive dans ce Palais, c’est la tisane. Elle est douce et apaisante. Peut-être que c’est aussi simple que ça, après tout. Peut-être que personne n’y a pensé. Il suffirait de servir de la tisane aux chefs d’états et de leur parler tout doucement comme le fait la caissière. Ne vous inquiétez pas, on va trouver une solution, tout ira bien, ça fera 50 cents s’il vous plaît. En plus elle est trilingue. Je pense que c’est elle qu’on devrait prendre comme prochain Secrétaire Général des Nations Unies. D’abord elle est sympa puis surtout elle est très calme. Dès qu’elle entrera dans la pièce, tous les présidents de toutes les républiques, les têtes couronnées et les épaules galonnées se sentiront d’un coup à l’aise. Un peu comme quand maman amène des boissons chaudes et qu’on regarde la pluie s’écraser sur la fenêtre. Le monde a besoin d’une bonne tisane et d’un après-midi tranquille à la maison. A force de tourner 24 heures sur 24 il est tellement au bout du rouleau qu’il n’en finit plus de craquer: guerres civiles, émeutes, éruptions volcaniques… Il faut qu’il se détende un petit peu, qu’il se rappelle que nous sommes tous des frères (et des soeurs) et que les petites lignes qu’on a tracées par terre c’était juste pour rigoler. Des petits traits d’union qu’on a dessinés un mardi parce qu’on s’ennuyait, qu’on avait vu des loups marquer des territoires et qu’on avait trouvé ça marrant de les imiter. Faut que j’en parle à la caissière. Là elle est plongée dans ses pensées alors je n’ose pas la déranger mais tout-à-l’heure quand j’irai reprendre une tisane je lui en toucherai un mot. Ce serait chouette et puis comme on aurait finalement la paix dans le monde, ses amis ne la chambreraient plus quand elle dirait qu’elle travaille au “Palais de la Paix”.




Les aventures de Mox le traducteur
juin 3, 2009, 8:41
Classé dans : Traduction

Il n’est pas fréquent de voir des personnages de fiction faire le joli métier de traducteur. Tout le monde pense savoir à peu près en quoi ce travail consiste (s’asseoir, allumer son ordinateur, feuilleter son dictionnaire, traduire) pourtant -comme pour tous les métiers- il y a plein d’aspects auxquels on ne pense pas forcément tant qu’on n’a pas soi-même travaillé dans ce domaine ou vu un traducteur de près. Alejandro Morenos Ramos (traducteur professionnel) vient de créer une bande-dessinnée humoristique racontant les déboires professionnels de Mox, un traducteur freelance jonglant entre le travail (et toutes ses complications), sa petite amie et sa tortue. Une réflexion sympathique sur ce métier pas si connu.