Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


Blog2Bar – Refectorium du Palais de la Paix, La Haye (4 juin 2009)
juin 4, 2009, 11:47
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Il sera bientôt midi et j’aurai bientôt faim, mais en attendant je me retrouve ici, au milieu du placide ventre mou de la justice internationale, au Palais de la Paix à La Haye. C’est ici que fut fondé il y a une centaine d’années le premier tribunal international chargé de veiller à ce que les états règlent leurs différends avec des mots plutôt qu’avec des balles. Si l’idée est belle et plutôt sympathique, elle semble ne pas encore avoir complètement porté ses fruits. Le Palais en revanche est très abouti. Tourelles, horloge dorée à l’or fin, statue géante d’un chat noir, parterre de fleurs, fontaine ornée de phoques et d’ours polaires, bibliothèque flottant entre ciel et terre, vases, tapis, chaises rembourrées, bassin canardé, buissons bien taillés, tout ici exprime l’ordre. Un peu comme si, à défaut d’être parvenus à l’apporter au monde, les juges avaient remonté leurs jupons, retroussé leurs manches et tenté d’apporter l’ordre à leur jardin. C’est déjà ça après tout. Et puis au prix que ça coûte, il faut bien que ça serve à quelque chose un magistrat international.

Le Palais de la Paix, La Haye (Pays-Bas)
Le Palais de la Paix, La Haye (Pays-Bas)

Tout en brique rouge hollandaise, comme la plupart des vieux bâtiments de La Haye, le Palais de la Paix a été conçu par un architecte français, construit par des ouvriers du monde entier (venus chacun installer la partie offerte par leur pays) et contient une collection incroyable de bibelots internationaux: des immenses tapis persans au vase russe en jaspe de 3200 kilos en passant par une réplique du Christ des Andes, une allégorie de la paix en petite tenue venue tout droit des Etats-Unis et des tapisseries japonaises. Un magnifique exemple de coopération internationale. Ce qui est un peu triste c’est que la coopération se soit arrêtée là. Une fois la dernière brique posée, le ruban coupé, le gâteau mangé, on a compté jusqu’à trois et on a recommencé à s’estourbir les binettes. L’enfer est pavé de bonnes intentions et le Palais de la Paix bourré de déclarations d’amour. On dirait presque un musée du Lennonisme, le rock’n'roll en moins. Et puis John Lennon, lui, avait un certain sens de l’ironie. Quand je regarde l’ours polaire de la fontaine et qu’il m’affirme que le droit international protège les peuples du monde entier, je ne peux m’empêcher de lui raconter en souriant l’histoire du président Wilson de passage en France à la fin de la première guerre mondiale pour la conférence de Versailles. A l’époque, le président américain était un des principaux promoteurs du projet de Société des Nations, l’ancêtre des Nations Unies. Il tentait de convaincre les dirigeants de tous les pays du monde de travailler ensemble et de reconnaître un droit international qui garantirait le règlement des différends entre pays autrement que par la guerre. Au déjeuner, Wilson avait tellement rabattu les oreilles de Clemeanceau, le président du conseil français, avec ces histoires que ce dernier, pointant du doigt la volaille rôtie qu’on venait de leur apporter, lui coupa la chique en déclarant d’un ton railleur “vous voyez ce poulet? eh bien c’est un poulet qui croyait au droit international”.

“Ridicule!” me répond sèchement l’ours polaire, “plusieurs des Conventions fondamentales étaient en vigueur à l’époque, par conséquent si ce poulet était décédé d’une cause non-naturelle lors d’un conflit opposant plusieurs états cela aurait constitué une claire violation du droit international. En effet les traités précisaient déjà que les civils ne devaient pas être pris pour cibles lors des guerres”.

- Et depuis quand les poulets sont considérés comme des civils?

- Là n’est pas la question! Les prémisses de votre blague sont fallacieuces et d’une certaine façon diffamatoires, je refuse donc de rire.  On ne peut vraiment pas discuter sérieusement avec vous!”

Je n’avais jamais dit qu’on pouvait discuter sérieusement avec moi. Je n’ai jamais prétendu être un sérieux discuteur et encore moins un Palais de la Paix. Je suis juste moi, un moi qui aime bien les histoires drôles et les boissons chaudes, un moi qui trouve ça sympa de construire des châteaux pour la paix, le bonheur ou l’amour mais qui a quand même quelques doutes quant à leur efficacité. Enfin bon, puisque même les statues ne veulent plus discuter avec moi, je n’ai qu’à retourner compter mes moutons imaginaires.

La fontaine aux ours polaires offerte au Palais de la Paix par le Groenland
La fontaine aux ours polaires offerte au Palais de la Paix par le Groenland

Ici dans le refectorium, c’est le silence absolu. Après s’être occupée d’encaisser les frais de ma réhydratation, la caissière s’est enfoncée dans une rêverie aussi silencieuse que la fin du monde. Est-ce à ça que ressemblerait la paix perpétuelle? Est-ce qu’on boirait tous calmement des infusions dans des maisons en briques? Est-ce qu’on regarderait tomber la pluie par la fenêtre en se disant qu’on s’en fout parce qu’on est au chaud et qu’on est heureux? Est-ce que nos bisous auraient plus d’amour, nos fruits plus de goût?

Le refectorium (disons la cafétéria) du Palais de la Paix
Le “refectorium” (disons la cafétéria) du Palais de la Paix (heureusement les noms des plats ne sont pas écrits en latin)

La tisane tourne dans ma tasse et moi je tourne dans ma tête. J’ai eu la chance de grandir dans la paix alors c’est peut-être un peu indécent de ma part de plaisanter sur ce sujet. Si mes parents n’avaient pas pu partir d’Iran en 1980, j’aurais connu la guerre comme la plupart des gens qui sont restés là-bas. Ce n’était pas une guerre plus importante que les autres, juste une guerre dégueulasse, comme toutes les autres. A quelques mois près j’aurais eu une vie complètement différente. Comme tellement de monde. Ceux qui sont nés là où il ne fallait pas. Du mauvais côté de la ligne. Il y a déjà tellement de problèmes dans la vie (rien que changer une roue ou remplir une déclaration d’impôts), tellement de choses dures qui nous tombent dessus, pourquoi en plus de ça aller chercher des fourches, des bâtons et se donner des coups de pique? Pour la liberté, pour la justice, peut-être, mais alors très vite et seulement si vraiment rien d’autre ne marche, mais pour la nation? pour que ce soit mon drapeau accroché en haut du poteau et pas le tien? ma langue dans ta bouche et pas la tienne dans la mienne? (oui, cette phrase est un peu ambigüe, mais c’est là tout le charme du multiculturalisme) vraiment ça je ne peux pas le comprendre. Je peux comprendre qu’un groupe veuille préserver ou promouvoir sa culture, ça oui, mais qu’on égorge des gens pour cela, je trouve ça vraiment indélicat (et passablement catastrophique).

Ce qu’il faut faire, je n’en sais rien. D’ailleurs que je sache ou que je ne sache pas, ça ne changera sûrement pas grand chose. Un peu comme ce Palais. C’est très bien qu’il soit convaincu qu’il faille la paix dans le monde, mais ce ne sont pas ses tourelles qui vont arrêter les missiles en plein vol. Et ses juges jardiniers auront du mal à faire fleurir la paix tant qu’on ne leur donnera pas de quoi arroser les graines. Il y a toutefois une chose positive dans ce Palais, c’est la tisane. Elle est douce et apaisante. Peut-être que c’est aussi simple que ça, après tout. Peut-être que personne n’y a pensé. Il suffirait de servir de la tisane aux chefs d’états et de leur parler tout doucement comme le fait la caissière. Ne vous inquiétez pas, on va trouver une solution, tout ira bien, ça fera 50 cents s’il vous plaît. En plus elle est trilingue. Je pense que c’est elle qu’on devrait prendre comme prochain Secrétaire Général des Nations Unies. D’abord elle est sympa puis surtout elle est très calme. Dès qu’elle entrera dans la pièce, tous les présidents de toutes les républiques, les têtes couronnées et les épaules galonnées se sentiront d’un coup à l’aise. Un peu comme quand maman amène des boissons chaudes et qu’on regarde la pluie s’écraser sur la fenêtre. Le monde a besoin d’une bonne tisane et d’un après-midi tranquille à la maison. A force de tourner 24 heures sur 24 il est tellement au bout du rouleau qu’il n’en finit plus de craquer: guerres civiles, émeutes, éruptions volcaniques… Il faut qu’il se détende un petit peu, qu’il se rappelle que nous sommes tous des frères (et des soeurs) et que les petites lignes qu’on a tracées par terre c’était juste pour rigoler. Des petits traits d’union qu’on a dessinés un mardi parce qu’on s’ennuyait, qu’on avait vu des loups marquer des territoires et qu’on avait trouvé ça marrant de les imiter. Faut que j’en parle à la caissière. Là elle est plongée dans ses pensées alors je n’ose pas la déranger mais tout-à-l’heure quand j’irai reprendre une tisane je lui en toucherai un mot. Ce serait chouette et puis comme on aurait finalement la paix dans le monde, ses amis ne la chambreraient plus quand elle dirait qu’elle travaille au “Palais de la Paix”.



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