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Les murs de l’hôtel Azerbaijan étaient recouverts de ce que la civilisation humaine avait de plus kitsch à offrir en matière de posters animaliers. A côté des chevaux aux crinières ondulées galopant fièrement dans une plaine verdoyante, des oiseaux élégamment plumés cui-cuitaient en rose et bleu devant des montagnes blanches d’une majesté acrylique. Le gérant de l’hôtel nous apporta une théière en porcelaine à moitié cassée en murmurant “khaesh mikonam”. Sur notre petite table, un revêtement en plastique protégeait la nappe marron des ardeurs salissantes des glouglouteurs de passage.
Le poste de télévision grésillait dans un coin de la salle, égrenant avec solennité des nouvelles pas très fraîches: un nuage de poussière venu d’Irak recouvrait le sud du pays, ce qui faisait tousser beaucoup de gens et certains animaux aux bronches sensibles, l’Iran construisait de petits hélicoptères blancs et même des sous-marins jaunes, l’inquiétant président fraîchement réélu reprêterait serment dans deux jours et Baba Mirza, un boa constrictor échappé du zoo de Téhéran était finalement retourné dans sa cage au motif que les mondanités de la capitale le rendaient vraiment chèvre.
Mon père servit le thé. Je regardais la fumée s’exhaler de ma tasse. Je ne disais rien. Ici à Jolfa nous étions si loin du monde, enfin de ce monde-là, celui des vis que l’on serre, des oeufs que l’on casse pour faire des omelettes bien droites dans leurs bottes, des choses qu’on ne doit pas faire, des mots qu’il ne faut pas dire, du flot ininterrompu des voitures de Meydan-e Imam à Vali Asr, des montres énervées qui tiquent taquent sur nos vies.

- L’Aras près de Jolfa. Le fleuve trace la frontière entre l’Iran et l’Azerbaijan
Dans cette ville-fantôme, des drapeaux et des fils barbelés perçaient la terre pour marquer la frontière entre deux hypothèses. Ici, dans notre boui-boui mille-et-une-nuique, nous étions au coeur de la “zone libre d’Aras”. Le mot libre peut sembler abstrait face à une telle concentration de miradors et de coquets soldats kakis aux coquins kalachnikovs, mais paradoxalement, près de cette porte de sortie, toutes les mitraillettes du monde me semblaient faites de réglisse. L’air était presque plus frais, plus doux, pas parce qu’il était plus pur qu’ailleurs mais parce que cette démarcation nous rappelait que toutes les choses ont des limites et que toutes les blagues ont une fin. Cette certitude, même si elle s’arrêtait là – tout net – était plus suave que les bonheurs les plus tropicaux. Je me sentais toujours plus libre assis près de la sortie, pas parce que je rêvais de m’en aller mais parce que je savais qu’à tout moment je pouvais renaître, recommencer, redevenir.
Le thé me ramenait petit à petit à des pensées plus terre à terre. J’avais faim et le miel à la crème fraîche arrivait à point nommé. Je déchirai un morceau de pain lavâch pour le tremper dans le délicieux mélange puis plongeai mes yeux dans le regard hippique d’un cheval mural qui me faisait face. La vie était-elle plus facile quand on se préoccupait seulement de hennir et de manger de l’avoine? Devait-on, en bonne société équine, montrer patte blanche, être pour ou contre toi, moi, lui, elle, ça? Le cheval semblait rayonner de bonheur. “Il est beau, hein?” me lança l’hôtelier. “Une merveille” répondis-je en souriant avant de m’emparer d’un autre morceau de pain. “Moi je l’aime” poursuivit le patron, “quand j’étais jeune j’en avais un exactement comme lui, mais au bout d’un moment il a arrêté de vivre”. Ah bon. Ma mouillette mielleuse à la main, j’étais soudain confronté à la tragique finitude de l’existence. Malgré toutes les politesses qu’on avait beau faire au bon dieu, il nous rappelait irrémédiablement à lui d’un divin claquement de doigts. “Le mollah dit que les chevaux ne vont pas au paradis, mais je pense que pour Roxy, même le tout puissant aura fait une exception. C’était un cheval très tendre vous savez. Et moi je m’étais acheté un chapeau de cow-boy, comme ça tous les deux on ressemblait à Gary Cooper. Vous prendrez encore du thé?”.

- Gary Cooper
Il était absolument trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour oublier la majesté des canyons rouges bordant l’Aras lumineux, trop tard pour oublier l’omniprésent regard du guide et des martyrs de guerre ornant les murs de la ville, trop tard pour oublier qu’au milieu du silence forcé et des aboiements des chiens, j’avais rencontré un doux-dingue adorable amoureux d’une pouliche. Trop tard pour oublier que malgré ça, ça et ça, une simple tasse de thé m’avait réchauffé l’âme.