Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


Blog2Bar – Dans le Mac Do de la fin du monde, Scheveningen (7 octobre 2009),
octobre 7, 2009, 6:02
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La dernière fois que j’ai vu autant de pluie tomber du ciel c’était dans la version technicolor de la bible. A l’époque je riais diaboliquement dans ma barbe en regardant des plus innocents que moi se faire engloutir par l’humide châtiment d’un dieu vachement irritable. Les plus naïfs étaient allés s’abriter sous des arbres sans se douter un instant que cette fois-ci Papa ne refermerait pas le robinet.

Seulement voilà bien quatre heures que je me suis réfugié dans ce Mac Do du milieu de nulle part fuyant la pluie qui n’arrête toujours pas de tomber, et là tout de suite la bible me semble nettement moins drôle. Et si dieu existait ? Et s’il était assez susceptible pour laver son honneur bafoué avec un divin tuyau d’arrosage ? Le père éternel aurait fini par craquer. Marre des blasphèmes, du foutage de gueule, des fidèles qui viennent à la messe juste pour draguer, des prêtres qui paient leurs séjours au Club Med avec le denier du culte. Marre du showbiz, des artistes à paillettes qui lui volent la vedette, des intellos criards qui lui mettent toutes sortes de génocides sur le dos. Marre de tout. Envie de remettre les compteurs à zéro. Envie de passer à autre chose, peut-être faire du yoga, créer des soleils, des ciels bleus, s’asseoir sur une caisse en bois et plonger les yeux dans cet infini là.

Ronald Mac Donald, 2h avant la fin du monde
Ronald Mac Donald, 2h avant la fin du monde

Moi je me dis bien sûr que je voudrais bien rentrer vivant à la maison, rêver, aimer encore un peu, mais Papa a beaucoup souffert, Papa en a sa claque. On lui demande toujours tout et qu’est-ce qu’on lui donne ? Rien. Enfin si, il y en a qui lui donnent leur virginité, d’autres leurs cheveux, il y en a même qui lui offrent des p’tits bouts de zizi. Merci les enfants, c’est vraiment sympa de votre part, c’est adorable tous ces petits prépuces dans des mouchoirs en soie mais là vraiment j’ai pas la tête à ça, faut que j’fasse le point d’vant un whisky-coca. Chauffez-vous un truc au micro-ondes si vous avez faim, mais là moi vraiment j’ai besoin d’un break.

Et puis crac. Papa tire un trait sur tout. Il ouvre les vannes. Le déluge version 2.0. C’coup ci j’veux pas entendre parler de Noé au cœur pur ou des deux écureuils amoureux qui vont clamser en se serrant dans les bras. C’est pas mon problème, qu’il dit Papa. Il restera plus que les poissons et ce sera très bien comme ça. A part peut-être certains bébés phoques un peu chiants on n’a jamais vu un poisson emmerder le monde !

Dans mon Mac Do de la fin du monde, les gens commencent à comprendre. Nous sommes peut-être trois cent, quatre cent, serrés dans une petite salle qui sent bon l’huile de friture. Les vitres sont recouvertes de buée. Des milliers de gouttes s’écrasent à chaque seconde sur notre prison de verre. Ce verre qui ne nous protégera peut-être plus très longtemps. Des mères de famille rendent à leurs enfants jouets, cigarettes, couteaux et seringues confisqués. Tenez les jeunes, amusez-vous une dernière fois ! Les cris d’une ultime partie de jambes en l’air résonnent au fond de la salle. Une partie carrée d’ailleurs. Normalement c’est interdit par la bible mais vu que Papa vient de rompre unilatéralement le contrat, ce genre de clause ne pèse plus grand-chose. Devant un tribunal je pense même que ces libertins de la dernière heure pourraient plaider la légitime jouissance.

Le Mac Do de la fin du monde
Le Mac Do de la fin du monde

Si seulement j’avais un parapluie je serais sorti voir la mer encore une fois avant de mourir, mais puisque je n’en ai pas, je suis obligé de rester à l’intérieur. Ce serait trop bête de bousiller des chaussures toutes neuves.

Ca y est, les lumières viennent de s’éteindre. La dernière centrale nucléaire du pays est sûrement en train de faire des bulles sous un océan de colère divine. Je me demande si quelqu’un lira jamais ces lignes.

Papa, si tu me lis, arrête s’il te plaît. On va changer tu vas voir, on va devenir sympas, rigolards, on fera plus d’guerres ou alors juste des p’tites, on se moquera pas de toi, on essaiera de te laisser tranquille et de se prendre en main nous-mêmes, on est grands maintenant. Steuplait Papa. On va arriver à l’faire marcher ce monde. Promis juré on l’fait. Donne-nous juste une dernière chance. Et j’te promets qu’on va l’tenir en bon état, nickel, avec tous les arbres et les pierres pile au bon endroit. On donnera des graines aux oiseaux, on se brossera les dents, allez steuplait Papa déconne pas !

Petit bonus: une chouette vidéo faite du collectif Superflex: le Mac Do englouti sous les eaux.



Blog2Bar – Le Murmure, Bruxelles (25 sept. 2009)
septembre 25, 2009, 10:36
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Théophile déclare que cette fille est la plus belle êtresse humaine de l’univers pendant que Marco commande les bières. Tom sourit en s’enfonçant gentiment dans le vacarme. La température est idéale. Je demande au serveur comment il va et il m’ordonne sèchement d’arrêter mes conneries. « J’me souviens très bien de toi. La dernière fois qu’t’es venu ici t’étais en costard-cravate. Qu’est-ce qui m’dit qu’tu bosses pas pour l’Homme qui a vendu le monde ? » Pas de cour d’appel, de cassation, de rattrapage, de rédemption. Quand le tribunal du zinc te déclare coupable, il vaut mieux t’écraser, te cacher sous une table, de peur de devoir emmener ton petit Jésus boire son lait fraise dans une autre étable. Je n’ai jamais vendu le monde, ou alors sans m’en rendre compte. Je baisse la tête et j’écoute le sermon. Me justifier serait gaspiller ma salive et en ces jours de crise financière mondiale, il vaut mieux tout économiser, même ses fluides corporels. J’avais mis un costume, c’est vrai, mais en coton et avec des manches courtes. J’avais aussi une cravate, certes, mais bio, éthique et recyclable, un point d’exclamation noué autour de ma gorge pour supplier un travail sans lequel la fréquentation de bars serait devenue fort coûteuse.

Lumières du Murmure par EM-AIME (aimebyem.blogspot.com)
Les lumières du Murmure
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Marco pose les bières devant nous. Ici on ne souffle pas la mousse, Théo me le signifie en m’attrapant l’épaule : « t’es con ou quoi ? ». Ou quoi, cher ami, ou quoi j’espère, parce qu’être con, j’ai déjà assez donné. Marco rit et engloutit la moitié de sa blonde. Personne n’est d’humeur à draguer, personne n’a envie de parler, nos quatre nez s’enfoncent simultanément dans les verres. « Ach », lâche Tom, que l’alcool rend germanique, « c’est exactement ce dont j’avais besoin ». « Ja » ai-je envie de répondre parce que le houblon fermenté me fait le même effet. Une pinte de plus et je fais une statue en marzipan de nous avec Goethe que j’intitulerai « Goethe am Strand mit vier Scheißkerle », et par Scheißkerle – que les linguistes me lisent attentivement ! – je n’entends pas des connards débonnaires classiques, des turpitudes habituelles de la vie à plusieurs, des personnes inopinément bitées, butées et mal bottées, je parle de couillons aigre-doux nostalgiques, d’escrocs complexes au grand cœur, de saltimbanques amicaux qui dérobent pour mieux rendre, de foireux poireaux fourrés rêvant de lueurs célestes, d’asticots douteux aux bouches généreusement dentées. Connards certes, mais connards hors du commun des mortels, champions olympiques de connerie en salle, diplômés honoris causa de l’University of Bordel. Des gens qui croquent la vie comme un singe affamé croque une prune qu’il vient de retrouver dans la poche de sa salopette bleue. Des gens qui ont des cheveux bizarres à la tête, des mots scandaleux à la bouche et une âme aussi sympa qu’un transistor en vacances.

Tom cherche un briquet. Un type lui dit d’aller se faire foutre. Un autre lui dit que s’il accepte Dieu, Jésus s’occupera de trouver du feu pour lui. Il sourit, hésite, tope, puis découvre avec amertume que le bébé à barbe n’a que des étincelles à offrir. Et spirituelles en plus. Même pas de quoi mettre le feu à une gaufre. Pour les allumettes c’est tintin, explique le bambin astigmate, d’ailleurs tu devrais pas fumer, sinon t’iras en enfer !

Théophile affirme que j’ai raison d’être anarchiste. La bière a un goût bizarre mais je n’ai rien à me reprocher. Tom pince à tout hasard un derrière de passage. La réponse est cinglante, immédiate et tragique. « Monsieur vos méthodes sont pwopwement gwossièwes ! ». Les R français sont des everests anglophones, surtout pour des muses sous le choc d’un récent pincement culaire. « But I love you ! » lance Tom devenu polyglotte. Un doigt d’exclamation cloue son bec dépité. « T’inquiète Tom, on gère ! » rassure Théo, enthousiaste. Que gérons-nous au juste ? La plus minable entreprise de harcèlement sexuel du monde ?

Le nez dans ma bière, j’me dis que la vie est mystérieuse. Mais l’est-elle réellement ou ai-je juste l’impression à cause de toutes ces bulles qui éclatent dans mon verre ? Elles font plic, plac, plouc et un Krishna à veston me murmure à l’oreille « tu vois, j’avais raison ». Je n’ai rien contre lui mais j’espère sincèrement qu’il s’est gourré au moins un peu, sinon avec le karma que j’ai, j’suis bon pour jouer les poules au pot dans ma prochaine incarnation.

Marco ramène des bières. Si j’me souvenais encore des cours de mathématiques de madame Giroud, je dirais que mon gosier en a déjà englouti une bonne treizaine, mais puisque je me rappelle même plus du poids des triangles isocèles j’veux pas m’aventurer à additionner mes soustractions. Tout c’que j’sais c’est qu’mes estimations ont sûrement été gonflées par la police. Et que sergent Robert a sûrement passé la moitié de sa journée à s’enfiler du rouge, et l’autre moitié à souffler dans des ballons bidons qu’on nous glissera entre les doigts à la sortie du bar. Ils nous cueillent comme des fruits. Ils nous mettent dans leurs fourgonnettes. Ils nous emmènent dans leur maison. Leur grosse maison à barres qui suinte de mauvaise sueur et de mauvais cauchemars. Ah la douce police, elle nous grise volontiers à coup de pistolets électriques, mais que ne récompense-t-elle nos élans patriotiques ? Xavier a fait l’amour huit fois sur la tombe du soldat inconnu et pourtant le pauvre homme paie toujours autant d’impôts que moi et à la moindre altercation, les forces de l’ordre continuent à le bâtonner ferme. Parfois j’ai l’impression que le Yin de notre monde se fout légèrement de la gueule du Yang.

Lumières du Murmure
Les lumières du Murmure par EM-AIME (aimebyem.blogspot.com)
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J’ai la tête qui tourne tellement vite. J’entends plus rien. Juste un grand fracas. Je sens quelque chose de froid sous ma tête. Le carrelage. Quelque chose de chaud qui coule. Ma nuque tremble, mes yeux voient vert. J’aime passionnément tous ces petits points de lumière. Je sens la terre qui palpite au même rythme que mon corps, la salle qui crépite, le parfum de la mort.

Est-ce donc ainsi ? Est-ce maintenant ? Marco me tend un autre verre. Mourir ici, à cet instant, entre ces murs, ces bandes-frontières, casser ma pipe, raccrocher mes gants, au bout du tunnel une lumière… Soudain, plus loin que tous les mots, plus fort que les slogans habiles, plus doux que l’air qui est si chaud, plus gros et plus indélébile, je sens la chair du sol, son sang, mélangés au goût de ma bouche. Je suis la ville, le vent et l’eau. Je suis l’oiseau, l’usine, la grève. Je suis le ticket de métro, la plaie, la pluie, le plot, le glaive. Je suis une moutarde de bistrot, une clef de voiture, un somnambule. Je suis la question d’un élève inattentif à sa maîtresse, je suis la rue, le caniveau, les lampes du passage à niveau. Je suis la guerre, je suis la trêve.



Blog2Bar – Hotel Azerbaijan, Jolfa (2 août 2009)
août 2, 2009, 10:30
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Les murs de l’hôtel Azerbaijan étaient recouverts de ce que la civilisation humaine avait de plus kitsch à offrir en matière de posters animaliers. A côté des chevaux aux crinières ondulées galopant fièrement dans une plaine verdoyante, des oiseaux élégamment plumés cui-cuitaient en rose et bleu devant des montagnes blanches d’une majesté acrylique. Le gérant de l’hôtel nous apporta une théière en porcelaine à moitié cassée en murmurant “khaesh mikonam”. Sur notre petite table, un revêtement en plastique protégeait la nappe marron des ardeurs salissantes des glouglouteurs de passage.

Le poste de télévision grésillait dans un coin de la salle, égrenant avec solennité des nouvelles pas très fraîches: un nuage de poussière venu d’Irak recouvrait le sud du pays, ce qui faisait tousser beaucoup de gens et certains animaux aux bronches sensibles, l’Iran construisait de petits hélicoptères blancs et même des sous-marins jaunes, l’inquiétant président fraîchement réélu reprêterait serment dans deux jours et Baba Mirza, un boa constrictor échappé du zoo de Téhéran était finalement retourné dans sa cage au motif que les mondanités de la capitale le rendaient vraiment chèvre.

Mon père servit le thé. Je regardais la fumée s’exhaler de ma tasse. Je ne disais rien. Ici à Jolfa nous étions si loin du monde, enfin de ce monde-là, celui des vis que l’on serre, des oeufs que l’on casse pour faire des omelettes bien droites dans leurs bottes, des choses qu’on ne doit pas faire, des mots qu’il ne faut pas dire, du flot ininterrompu des voitures de Meydan-e Imam à Vali Asr, des montres énervées qui tiquent taquent sur nos vies.

LAras, fleuve traçant la frontière entre lIran et lAzerbaijan
L’Aras près de Jolfa. Le fleuve trace la frontière entre l’Iran et l’Azerbaijan

Dans cette ville-fantôme, des drapeaux et des fils barbelés perçaient la terre pour marquer la frontière entre deux hypothèses. Ici, dans notre boui-boui mille-et-une-nuique, nous étions au coeur de la “zone libre d’Aras”. Le mot libre peut sembler abstrait face à une telle concentration de miradors et de coquets soldats kakis aux coquins kalachnikovs, mais paradoxalement, près de cette porte de sortie, toutes les mitraillettes du monde me semblaient faites de réglisse. L’air était presque plus frais, plus doux, pas parce qu’il était plus pur qu’ailleurs mais parce que cette démarcation nous rappelait que toutes les choses ont des limites et que toutes les blagues ont une fin. Cette certitude, même si elle s’arrêtait là – tout net – était plus suave que les bonheurs les plus tropicaux. Je me sentais toujours plus libre assis près de la sortie, pas parce que je rêvais de m’en aller mais parce que je savais qu’à tout moment je pouvais renaître, recommencer, redevenir.

Le thé me ramenait petit à petit à des pensées plus terre à terre. J’avais faim et le miel à la crème fraîche arrivait à point nommé. Je déchirai un morceau de pain lavâch pour le tremper dans le délicieux mélange puis plongeai mes yeux dans le regard hippique d’un cheval mural qui me faisait face. La vie était-elle plus facile quand on se préoccupait seulement de hennir et de manger de l’avoine? Devait-on, en bonne société équine, montrer patte blanche, être pour ou contre toi, moi, lui, elle, ça? Le cheval semblait rayonner de bonheur. “Il est beau, hein?” me lança l’hôtelier. “Une merveille” répondis-je en souriant avant de m’emparer d’un autre morceau de pain. “Moi je l’aime” poursuivit le patron, “quand j’étais jeune j’en avais un exactement comme lui, mais au bout d’un moment il a arrêté de vivre”. Ah bon. Ma mouillette mielleuse à la main, j’étais soudain confronté à la tragique finitude de l’existence. Malgré toutes les politesses  qu’on avait beau faire au bon dieu, il nous rappelait irrémédiablement à lui d’un divin claquement de doigts. “Le mollah dit que les chevaux ne vont pas au paradis, mais je pense que pour Roxy, même le tout puissant aura fait une exception. C’était un cheval très tendre vous savez. Et moi je m’étais acheté un chapeau de cow-boy, comme ça tous les deux on ressemblait à Gary Cooper. Vous prendrez encore du thé?”.

Gary Cooper
Gary Cooper

Il était absolument trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour oublier la majesté des canyons rouges bordant l’Aras lumineux, trop tard pour oublier l’omniprésent regard du guide et des martyrs de guerre ornant les murs de la ville, trop tard pour oublier qu’au milieu du silence forcé et des aboiements des chiens, j’avais rencontré un doux-dingue adorable amoureux d’une pouliche. Trop tard pour oublier que malgré ça, ça et ça, une simple tasse de thé m’avait réchauffé l’âme.



Blog2Bar – W–n—en, La Haye (10 juin 2009)
juin 10, 2009, 11:39
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Il pleuvait à grosses gouttes et la vie me mettait face à un choix: trouver refuge quelque part ou me laisser emporter (et mon ordinateur avec moi) par le déluge biblique qui jouait du xylophone sur ma tête. Ayant soif de vivre et soif tout court, j’optai pour la première solution. Moins brave certes que de rentrer chez moi en brasse papillon, mais tout aussi liquide car j’allais commander des litres de boissons pour rééquilibrer mon métabolisme. J’avais en effet lu deux jours plus tôt le livre d’Erwan Lama (le neveu breton du Dalaï Lama) intitulé Les trois clés de la sagesse, tout pour maigrir en continuant à s’amuser (Ed° Plomb 2006). Dans son ouvrage, le Lama présentait le principe fondateur de l’univers: l’équilibre. Toute chose en équilibre était – selon ses termes – “bien peinarde”, tandis qu’une chose en déséquilibre se trouvait manifestement “en galère”. Ayant hésité plus de sept minutes sous la pluie avant de partir au bar, j’avais reçu sur moi une bonne dizaine de litres d’eau qui m’avaient considérablement déséquilibré. Il m’était donc indispensable d’ingurgiter une quantité équivalente de liquides sans quoi mon extérieur et mon intérieur ne seraient pas au même niveau d’humidité, je ne retrouverais jamais mon équilibre perdu et Erwan Lama – s’il venait à l’apprendre – aurait sûrement une bien piètre image de moi. C’est ainsi que je me suis retrouvé -par précipitation(s)- dans l’antre de la criminalité sud-hollandaise, le ventre chaud de la bête de l’ombre, le rendez-vous secret des coupeurs de gorges et autres chatouilleurs de serrures. C’est en tout cas ce que j’avais entendu dire sur ce bar et ce que me confirma la chaîne en or ostentatoirement portée sur un polo Lacoste par le patron. La musique (les Destiny’s child) acheva de m’en convaincre. Seulement le mercredi à 17h30 -moment idéal pour les braquages et règlements de compte d’après-midi-, le mafia club était vide et les gros bras normalement occupés à briser les tibias de passants importuns s’affairaient nerveusement autour d’un percolateur récalcitrant. A l’autre bout de la salle, un Al Pacino à rouflaquettes chatain clair cherchait des pièces au fond de ses poches pour payer un café à deux euros. C’était donc comme ça. En temps de crise, même les brûleurs de loups avaient du mal à joindre les deux bouts. Même les gentlemen cambrioleurs donnaient des cours d’anglais le soir pour boucler leurs mois. C’est peut-être aussi pour ça qu’on m’avait laissé entrer sans me poser de questions. Les parrains étant à cours de cash, le bar ouvrait désormais ses portes à toute personne assez solvable pour se payer un café-crème. Dans l’arrière-cour auparavant réservée à la liquidation des bavards, des ouvriers assemblaient un toboggan Ikéa, pièce centrale du nouvel espace enfants.

Un joli toboggan pour enfants un peu comme celui du bar
Un joli toboggan pour enfants un peu comme celui du bar


Même moi qui n’ai jamais été particulièrement fan du crime organisé, j’avais un petit pincement au coeur. C’était la fin d’un monde, la fin d’une époque. J’imaginais un Don Corléone boursouflé avec un bonnet et des gants en laine mités faisant la manche à l’arrêt de bus. Je voyais un vieux Scarface dégarni proposant honteusement l’amour à la cubaine à des passants indifférents au coin d’une rue. Car il faut bien vivre, même quand on est un assassin. Il faut bien manger, même si on pique et pique et colégramme.

Ma bière n’arrivait toujours pas, chaque minute qui passait m’éloignant davantage de mon équilibre, ce dont le serveur ne semblait faire que peu de cas. Il ne faut pas s’étonner de faire faillite si on laisse les assoiffés se désécher sur place. Al Pacino me jeta un regard torve. L’air de dire “si j’avais assez d’argent pour m’acheter des cartouches, je te ferais un trou dans la tête. Arrête de me regarder comme ça!”. Pour ma défense, je ne le regardais pas “comme ça”, c’est juste que seul avec lui au milieu de ce bouge radicalement vide, j’avais été témoin malgré moi de sa recherche désespérée de fonds dans ses poches. J’avais surpris le trépidant trucideur à compter ses centimes en rougissant. Il avait heureusement trouvé de quoi payer sa tasse, mais peut-être au détriment de son budget tramway ou gomina.

Al Pacino chatain clair
Al Pacino chatain clair


Ma bière enfin arrivée, je me plongeai tout entier dans un univers de bulles, de rires gras et de rots irréfragables. Al Pacino finit par demander son reste, me laissant seul quelques demi-heures à rééquilibrer mon karma. Un peu plus tard, une Michelle Pfeiffer brune vint s’asseoir près de la fenêtre et alluma une cigarette. Quand le serveur, une brute épaisse de quatre mètres trente avec un cobra tatoué sur le bras, lui demanda de l’éteindre, je mesurai pleinement la profondeur de la crise. “Excusez-moi, mais on est un restaurant familial maintenant, on ne peut plus fumer ici madame Schulten de Vitto”. Si même la femme du parain se faisait doucher le mégot au QG de la pègre, l’heure devait être vraiment grave.

Et si ces gens-ci en sont là, alors où en sont les autres? La crise signifie-t-elle que nous boirons tous bientôt notre soupe dans le même bol? Les princes consorts en seront-ils réduits à tricoter eux-mêmes leurs pulls à col roulé? Les Sissis impératrices et autres starlettes décolletées seront-elles contraintes de se chigner les cheveux sans assistance et de touiller elles-mêmes leurs mojitos? Les seules choses qui ont de la valeur dans ce monde ont-elles donc vocation à disparaître, nous laissant sans repères sur une terre ronde où seuls le bonheur et l’amour auraient survécu? Je crois que j’ai un peu trop rééquilibré mon karma. J’ai la tête et le ventre qui tournent. Tout est-il réciproque dans la vie? Les divinités mondaines dont le sort m’inquiète sont-elles préoccupées par les complications de mon destin? J’espère qu’elles ne s’en font pas trop, parce que ça va s’arranger. Puis c’est jamais bon de se faire du mouron. En plus si je suis gentil, je serai toujours récompensé. Enfin c’est ce que me disait ma mère quand à l’âge de huit ans, venant d’ouvrir un salon d’épilation pour chats, j’avais été violemment agressé par mon premier client, un gros roux dénommé Mulhouse. Il fallait non seulement être gentil mais garder en outre à l’esprit le fait que les chats et certains autres êtres vivants comme les koalas aiment – contrairement à nous – avoir du poil aux pattes. C’est cette grande leçon de vie qui m’a permis d’exister jusqu’ici et qui, je l’espère, m’aidera à continuer jusqu’à ce que l’existence cesse de m’intéresser ou l’inverse. Peut-être que si davantage de décideurs, de faiseurs de rois, de célébrités universelles avaient en leur temps tenté d’appliquer de la crème dépilatoire à des chats en espérant une généreuse récompense de leurs maîtres, le monde n’en serait pas là aujourd’hui. Car ce n’est pas tout de savoir comment mettre en oeuvre une réforme des minima sociaux, d’être capable de faire croire à des douaniers qu’on a une usine de farine en Colombie ou d’avoir écrit Le Rouge et le Noir trois fois de suite avec un seul stylo-bille. Ce dont l’humain a besoin pour faire face à la crise c’est une conscience du fait que tout se surmonte et qu’en outre la gentillesse -même gratuite- fait de vous quelqu’un d’agréable (donc même au fond du trou vous rendrez l’âme en vous disant “c’est vrai que je meurs, mais moi au moins je suis sympa”).

La mafia pouvait mettre autant de costumes rayés qu’elle voulait, sans cette conscience de crise elle était cuite comme une poule. De même pour l’aristocratie, la médiacratie et mon ex voisin de palier. Je pense qu’Erwan Lama résume bien la question quand il écrit “ben oui la vie c’est difficile, mais si j’commence à me morfrondre j’aurais plus faim ce soir et ce serait vraiment bête parce que Titine a fait du poulet”.

Il fait déjà noir dehors et il pleut toujours. La ville glisse, le monde crise, ma gorge tousse. Dans le petit coin de quelque part où je suis caché, tout redevient calme l’espace d’un instant. Le chat fout la paix à la souris, le marteau fait semblant de ne pas voir l’enclume, la fléchette rate sa cible et glisse sur le carrelage en riant. L’espace d’un instant dans ce petit morceau du monde, tout est ou n’est pas, rien ne se perd, rien ne se gagne, rien n’est à vendre ni à prendre. Je crois bien que j’ai finalement rééquilibré mon karma. Il est tard. La nuit avance et le sommeil me gagne. Si je savais compter je compterais jusqu’à trois et je mettrais un point à la fin de ma phrase