Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


Blog2Bar – Dans le Mac Do de la fin du monde, Scheveningen (7 octobre 2009),
octobre 7, 2009, 6:02
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La dernière fois que j’ai vu autant de pluie tomber du ciel c’était dans la version technicolor de la bible. A l’époque je riais diaboliquement dans ma barbe en regardant des plus innocents que moi se faire engloutir par l’humide châtiment d’un dieu vachement irritable. Les plus naïfs étaient allés s’abriter sous des arbres sans se douter un instant que cette fois-ci Papa ne refermerait pas le robinet.

Seulement voilà bien quatre heures que je me suis réfugié dans ce Mac Do du milieu de nulle part fuyant la pluie qui n’arrête toujours pas de tomber, et là tout de suite la bible me semble nettement moins drôle. Et si dieu existait ? Et s’il était assez susceptible pour laver son honneur bafoué avec un divin tuyau d’arrosage ? Le père éternel aurait fini par craquer. Marre des blasphèmes, du foutage de gueule, des fidèles qui viennent à la messe juste pour draguer, des prêtres qui paient leurs séjours au Club Med avec le denier du culte. Marre du showbiz, des artistes à paillettes qui lui volent la vedette, des intellos criards qui lui mettent toutes sortes de génocides sur le dos. Marre de tout. Envie de remettre les compteurs à zéro. Envie de passer à autre chose, peut-être faire du yoga, créer des soleils, des ciels bleus, s’asseoir sur une caisse en bois et plonger les yeux dans cet infini là.

Ronald Mac Donald, 2h avant la fin du monde
Ronald Mac Donald, 2h avant la fin du monde

Moi je me dis bien sûr que je voudrais bien rentrer vivant à la maison, rêver, aimer encore un peu, mais Papa a beaucoup souffert, Papa en a sa claque. On lui demande toujours tout et qu’est-ce qu’on lui donne ? Rien. Enfin si, il y en a qui lui donnent leur virginité, d’autres leurs cheveux, il y en a même qui lui offrent des p’tits bouts de zizi. Merci les enfants, c’est vraiment sympa de votre part, c’est adorable tous ces petits prépuces dans des mouchoirs en soie mais là vraiment j’ai pas la tête à ça, faut que j’fasse le point d’vant un whisky-coca. Chauffez-vous un truc au micro-ondes si vous avez faim, mais là moi vraiment j’ai besoin d’un break.

Et puis crac. Papa tire un trait sur tout. Il ouvre les vannes. Le déluge version 2.0. C’coup ci j’veux pas entendre parler de Noé au cœur pur ou des deux écureuils amoureux qui vont clamser en se serrant dans les bras. C’est pas mon problème, qu’il dit Papa. Il restera plus que les poissons et ce sera très bien comme ça. A part peut-être certains bébés phoques un peu chiants on n’a jamais vu un poisson emmerder le monde !

Dans mon Mac Do de la fin du monde, les gens commencent à comprendre. Nous sommes peut-être trois cent, quatre cent, serrés dans une petite salle qui sent bon l’huile de friture. Les vitres sont recouvertes de buée. Des milliers de gouttes s’écrasent à chaque seconde sur notre prison de verre. Ce verre qui ne nous protégera peut-être plus très longtemps. Des mères de famille rendent à leurs enfants jouets, cigarettes, couteaux et seringues confisqués. Tenez les jeunes, amusez-vous une dernière fois ! Les cris d’une ultime partie de jambes en l’air résonnent au fond de la salle. Une partie carrée d’ailleurs. Normalement c’est interdit par la bible mais vu que Papa vient de rompre unilatéralement le contrat, ce genre de clause ne pèse plus grand-chose. Devant un tribunal je pense même que ces libertins de la dernière heure pourraient plaider la légitime jouissance.

Le Mac Do de la fin du monde
Le Mac Do de la fin du monde

Si seulement j’avais un parapluie je serais sorti voir la mer encore une fois avant de mourir, mais puisque je n’en ai pas, je suis obligé de rester à l’intérieur. Ce serait trop bête de bousiller des chaussures toutes neuves.

Ca y est, les lumières viennent de s’éteindre. La dernière centrale nucléaire du pays est sûrement en train de faire des bulles sous un océan de colère divine. Je me demande si quelqu’un lira jamais ces lignes.

Papa, si tu me lis, arrête s’il te plaît. On va changer tu vas voir, on va devenir sympas, rigolards, on fera plus d’guerres ou alors juste des p’tites, on se moquera pas de toi, on essaiera de te laisser tranquille et de se prendre en main nous-mêmes, on est grands maintenant. Steuplait Papa. On va arriver à l’faire marcher ce monde. Promis juré on l’fait. Donne-nous juste une dernière chance. Et j’te promets qu’on va l’tenir en bon état, nickel, avec tous les arbres et les pierres pile au bon endroit. On donnera des graines aux oiseaux, on se brossera les dents, allez steuplait Papa déconne pas !

Petit bonus: une chouette vidéo faite du collectif Superflex: le Mac Do englouti sous les eaux.



Blog2Bar – Hotel Azerbaijan, Jolfa (2 août 2009)
août 2, 2009, 10:30
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Les murs de l’hôtel Azerbaijan étaient recouverts de ce que la civilisation humaine avait de plus kitsch à offrir en matière de posters animaliers. A côté des chevaux aux crinières ondulées galopant fièrement dans une plaine verdoyante, des oiseaux élégamment plumés cui-cuitaient en rose et bleu devant des montagnes blanches d’une majesté acrylique. Le gérant de l’hôtel nous apporta une théière en porcelaine à moitié cassée en murmurant “khaesh mikonam”. Sur notre petite table, un revêtement en plastique protégeait la nappe marron des ardeurs salissantes des glouglouteurs de passage.

Le poste de télévision grésillait dans un coin de la salle, égrenant avec solennité des nouvelles pas très fraîches: un nuage de poussière venu d’Irak recouvrait le sud du pays, ce qui faisait tousser beaucoup de gens et certains animaux aux bronches sensibles, l’Iran construisait de petits hélicoptères blancs et même des sous-marins jaunes, l’inquiétant président fraîchement réélu reprêterait serment dans deux jours et Baba Mirza, un boa constrictor échappé du zoo de Téhéran était finalement retourné dans sa cage au motif que les mondanités de la capitale le rendaient vraiment chèvre.

Mon père servit le thé. Je regardais la fumée s’exhaler de ma tasse. Je ne disais rien. Ici à Jolfa nous étions si loin du monde, enfin de ce monde-là, celui des vis que l’on serre, des oeufs que l’on casse pour faire des omelettes bien droites dans leurs bottes, des choses qu’on ne doit pas faire, des mots qu’il ne faut pas dire, du flot ininterrompu des voitures de Meydan-e Imam à Vali Asr, des montres énervées qui tiquent taquent sur nos vies.

LAras, fleuve traçant la frontière entre lIran et lAzerbaijan
L’Aras près de Jolfa. Le fleuve trace la frontière entre l’Iran et l’Azerbaijan

Dans cette ville-fantôme, des drapeaux et des fils barbelés perçaient la terre pour marquer la frontière entre deux hypothèses. Ici, dans notre boui-boui mille-et-une-nuique, nous étions au coeur de la “zone libre d’Aras”. Le mot libre peut sembler abstrait face à une telle concentration de miradors et de coquets soldats kakis aux coquins kalachnikovs, mais paradoxalement, près de cette porte de sortie, toutes les mitraillettes du monde me semblaient faites de réglisse. L’air était presque plus frais, plus doux, pas parce qu’il était plus pur qu’ailleurs mais parce que cette démarcation nous rappelait que toutes les choses ont des limites et que toutes les blagues ont une fin. Cette certitude, même si elle s’arrêtait là – tout net – était plus suave que les bonheurs les plus tropicaux. Je me sentais toujours plus libre assis près de la sortie, pas parce que je rêvais de m’en aller mais parce que je savais qu’à tout moment je pouvais renaître, recommencer, redevenir.

Le thé me ramenait petit à petit à des pensées plus terre à terre. J’avais faim et le miel à la crème fraîche arrivait à point nommé. Je déchirai un morceau de pain lavâch pour le tremper dans le délicieux mélange puis plongeai mes yeux dans le regard hippique d’un cheval mural qui me faisait face. La vie était-elle plus facile quand on se préoccupait seulement de hennir et de manger de l’avoine? Devait-on, en bonne société équine, montrer patte blanche, être pour ou contre toi, moi, lui, elle, ça? Le cheval semblait rayonner de bonheur. “Il est beau, hein?” me lança l’hôtelier. “Une merveille” répondis-je en souriant avant de m’emparer d’un autre morceau de pain. “Moi je l’aime” poursuivit le patron, “quand j’étais jeune j’en avais un exactement comme lui, mais au bout d’un moment il a arrêté de vivre”. Ah bon. Ma mouillette mielleuse à la main, j’étais soudain confronté à la tragique finitude de l’existence. Malgré toutes les politesses  qu’on avait beau faire au bon dieu, il nous rappelait irrémédiablement à lui d’un divin claquement de doigts. “Le mollah dit que les chevaux ne vont pas au paradis, mais je pense que pour Roxy, même le tout puissant aura fait une exception. C’était un cheval très tendre vous savez. Et moi je m’étais acheté un chapeau de cow-boy, comme ça tous les deux on ressemblait à Gary Cooper. Vous prendrez encore du thé?”.

Gary Cooper
Gary Cooper

Il était absolument trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour oublier la majesté des canyons rouges bordant l’Aras lumineux, trop tard pour oublier l’omniprésent regard du guide et des martyrs de guerre ornant les murs de la ville, trop tard pour oublier qu’au milieu du silence forcé et des aboiements des chiens, j’avais rencontré un doux-dingue adorable amoureux d’une pouliche. Trop tard pour oublier que malgré ça, ça et ça, une simple tasse de thé m’avait réchauffé l’âme.



Blog2Bar – W–n—en, La Haye (10 juin 2009)
juin 10, 2009, 11:39
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Il pleuvait à grosses gouttes et la vie me mettait face à un choix: trouver refuge quelque part ou me laisser emporter (et mon ordinateur avec moi) par le déluge biblique qui jouait du xylophone sur ma tête. Ayant soif de vivre et soif tout court, j’optai pour la première solution. Moins brave certes que de rentrer chez moi en brasse papillon, mais tout aussi liquide car j’allais commander des litres de boissons pour rééquilibrer mon métabolisme. J’avais en effet lu deux jours plus tôt le livre d’Erwan Lama (le neveu breton du Dalaï Lama) intitulé Les trois clés de la sagesse, tout pour maigrir en continuant à s’amuser (Ed° Plomb 2006). Dans son ouvrage, le Lama présentait le principe fondateur de l’univers: l’équilibre. Toute chose en équilibre était – selon ses termes – “bien peinarde”, tandis qu’une chose en déséquilibre se trouvait manifestement “en galère”. Ayant hésité plus de sept minutes sous la pluie avant de partir au bar, j’avais reçu sur moi une bonne dizaine de litres d’eau qui m’avaient considérablement déséquilibré. Il m’était donc indispensable d’ingurgiter une quantité équivalente de liquides sans quoi mon extérieur et mon intérieur ne seraient pas au même niveau d’humidité, je ne retrouverais jamais mon équilibre perdu et Erwan Lama – s’il venait à l’apprendre – aurait sûrement une bien piètre image de moi. C’est ainsi que je me suis retrouvé -par précipitation(s)- dans l’antre de la criminalité sud-hollandaise, le ventre chaud de la bête de l’ombre, le rendez-vous secret des coupeurs de gorges et autres chatouilleurs de serrures. C’est en tout cas ce que j’avais entendu dire sur ce bar et ce que me confirma la chaîne en or ostentatoirement portée sur un polo Lacoste par le patron. La musique (les Destiny’s child) acheva de m’en convaincre. Seulement le mercredi à 17h30 -moment idéal pour les braquages et règlements de compte d’après-midi-, le mafia club était vide et les gros bras normalement occupés à briser les tibias de passants importuns s’affairaient nerveusement autour d’un percolateur récalcitrant. A l’autre bout de la salle, un Al Pacino à rouflaquettes chatain clair cherchait des pièces au fond de ses poches pour payer un café à deux euros. C’était donc comme ça. En temps de crise, même les brûleurs de loups avaient du mal à joindre les deux bouts. Même les gentlemen cambrioleurs donnaient des cours d’anglais le soir pour boucler leurs mois. C’est peut-être aussi pour ça qu’on m’avait laissé entrer sans me poser de questions. Les parrains étant à cours de cash, le bar ouvrait désormais ses portes à toute personne assez solvable pour se payer un café-crème. Dans l’arrière-cour auparavant réservée à la liquidation des bavards, des ouvriers assemblaient un toboggan Ikéa, pièce centrale du nouvel espace enfants.

Un joli toboggan pour enfants un peu comme celui du bar
Un joli toboggan pour enfants un peu comme celui du bar


Même moi qui n’ai jamais été particulièrement fan du crime organisé, j’avais un petit pincement au coeur. C’était la fin d’un monde, la fin d’une époque. J’imaginais un Don Corléone boursouflé avec un bonnet et des gants en laine mités faisant la manche à l’arrêt de bus. Je voyais un vieux Scarface dégarni proposant honteusement l’amour à la cubaine à des passants indifférents au coin d’une rue. Car il faut bien vivre, même quand on est un assassin. Il faut bien manger, même si on pique et pique et colégramme.

Ma bière n’arrivait toujours pas, chaque minute qui passait m’éloignant davantage de mon équilibre, ce dont le serveur ne semblait faire que peu de cas. Il ne faut pas s’étonner de faire faillite si on laisse les assoiffés se désécher sur place. Al Pacino me jeta un regard torve. L’air de dire “si j’avais assez d’argent pour m’acheter des cartouches, je te ferais un trou dans la tête. Arrête de me regarder comme ça!”. Pour ma défense, je ne le regardais pas “comme ça”, c’est juste que seul avec lui au milieu de ce bouge radicalement vide, j’avais été témoin malgré moi de sa recherche désespérée de fonds dans ses poches. J’avais surpris le trépidant trucideur à compter ses centimes en rougissant. Il avait heureusement trouvé de quoi payer sa tasse, mais peut-être au détriment de son budget tramway ou gomina.

Al Pacino chatain clair
Al Pacino chatain clair


Ma bière enfin arrivée, je me plongeai tout entier dans un univers de bulles, de rires gras et de rots irréfragables. Al Pacino finit par demander son reste, me laissant seul quelques demi-heures à rééquilibrer mon karma. Un peu plus tard, une Michelle Pfeiffer brune vint s’asseoir près de la fenêtre et alluma une cigarette. Quand le serveur, une brute épaisse de quatre mètres trente avec un cobra tatoué sur le bras, lui demanda de l’éteindre, je mesurai pleinement la profondeur de la crise. “Excusez-moi, mais on est un restaurant familial maintenant, on ne peut plus fumer ici madame Schulten de Vitto”. Si même la femme du parain se faisait doucher le mégot au QG de la pègre, l’heure devait être vraiment grave.

Et si ces gens-ci en sont là, alors où en sont les autres? La crise signifie-t-elle que nous boirons tous bientôt notre soupe dans le même bol? Les princes consorts en seront-ils réduits à tricoter eux-mêmes leurs pulls à col roulé? Les Sissis impératrices et autres starlettes décolletées seront-elles contraintes de se chigner les cheveux sans assistance et de touiller elles-mêmes leurs mojitos? Les seules choses qui ont de la valeur dans ce monde ont-elles donc vocation à disparaître, nous laissant sans repères sur une terre ronde où seuls le bonheur et l’amour auraient survécu? Je crois que j’ai un peu trop rééquilibré mon karma. J’ai la tête et le ventre qui tournent. Tout est-il réciproque dans la vie? Les divinités mondaines dont le sort m’inquiète sont-elles préoccupées par les complications de mon destin? J’espère qu’elles ne s’en font pas trop, parce que ça va s’arranger. Puis c’est jamais bon de se faire du mouron. En plus si je suis gentil, je serai toujours récompensé. Enfin c’est ce que me disait ma mère quand à l’âge de huit ans, venant d’ouvrir un salon d’épilation pour chats, j’avais été violemment agressé par mon premier client, un gros roux dénommé Mulhouse. Il fallait non seulement être gentil mais garder en outre à l’esprit le fait que les chats et certains autres êtres vivants comme les koalas aiment – contrairement à nous – avoir du poil aux pattes. C’est cette grande leçon de vie qui m’a permis d’exister jusqu’ici et qui, je l’espère, m’aidera à continuer jusqu’à ce que l’existence cesse de m’intéresser ou l’inverse. Peut-être que si davantage de décideurs, de faiseurs de rois, de célébrités universelles avaient en leur temps tenté d’appliquer de la crème dépilatoire à des chats en espérant une généreuse récompense de leurs maîtres, le monde n’en serait pas là aujourd’hui. Car ce n’est pas tout de savoir comment mettre en oeuvre une réforme des minima sociaux, d’être capable de faire croire à des douaniers qu’on a une usine de farine en Colombie ou d’avoir écrit Le Rouge et le Noir trois fois de suite avec un seul stylo-bille. Ce dont l’humain a besoin pour faire face à la crise c’est une conscience du fait que tout se surmonte et qu’en outre la gentillesse -même gratuite- fait de vous quelqu’un d’agréable (donc même au fond du trou vous rendrez l’âme en vous disant “c’est vrai que je meurs, mais moi au moins je suis sympa”).

La mafia pouvait mettre autant de costumes rayés qu’elle voulait, sans cette conscience de crise elle était cuite comme une poule. De même pour l’aristocratie, la médiacratie et mon ex voisin de palier. Je pense qu’Erwan Lama résume bien la question quand il écrit “ben oui la vie c’est difficile, mais si j’commence à me morfrondre j’aurais plus faim ce soir et ce serait vraiment bête parce que Titine a fait du poulet”.

Il fait déjà noir dehors et il pleut toujours. La ville glisse, le monde crise, ma gorge tousse. Dans le petit coin de quelque part où je suis caché, tout redevient calme l’espace d’un instant. Le chat fout la paix à la souris, le marteau fait semblant de ne pas voir l’enclume, la fléchette rate sa cible et glisse sur le carrelage en riant. L’espace d’un instant dans ce petit morceau du monde, tout est ou n’est pas, rien ne se perd, rien ne se gagne, rien n’est à vendre ni à prendre. Je crois bien que j’ai finalement rééquilibré mon karma. Il est tard. La nuit avance et le sommeil me gagne. Si je savais compter je compterais jusqu’à trois et je mettrais un point à la fin de ma phrase



Blog2Bar – Refectorium du Palais de la Paix, La Haye (4 juin 2009)
juin 4, 2009, 11:47
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Il sera bientôt midi et j’aurai bientôt faim, mais en attendant je me retrouve ici, au milieu du placide ventre mou de la justice internationale, au Palais de la Paix à La Haye. C’est ici que fut fondé il y a une centaine d’années le premier tribunal international chargé de veiller à ce que les états règlent leurs différends avec des mots plutôt qu’avec des balles. Si l’idée est belle et plutôt sympathique, elle semble ne pas encore avoir complètement porté ses fruits. Le Palais en revanche est très abouti. Tourelles, horloge dorée à l’or fin, statue géante d’un chat noir, parterre de fleurs, fontaine ornée de phoques et d’ours polaires, bibliothèque flottant entre ciel et terre, vases, tapis, chaises rembourrées, bassin canardé, buissons bien taillés, tout ici exprime l’ordre. Un peu comme si, à défaut d’être parvenus à l’apporter au monde, les juges avaient remonté leurs jupons, retroussé leurs manches et tenté d’apporter l’ordre à leur jardin. C’est déjà ça après tout. Et puis au prix que ça coûte, il faut bien que ça serve à quelque chose un magistrat international.

Le Palais de la Paix, La Haye (Pays-Bas)
Le Palais de la Paix, La Haye (Pays-Bas)

Tout en brique rouge hollandaise, comme la plupart des vieux bâtiments de La Haye, le Palais de la Paix a été conçu par un architecte français, construit par des ouvriers du monde entier (venus chacun installer la partie offerte par leur pays) et contient une collection incroyable de bibelots internationaux: des immenses tapis persans au vase russe en jaspe de 3200 kilos en passant par une réplique du Christ des Andes, une allégorie de la paix en petite tenue venue tout droit des Etats-Unis et des tapisseries japonaises. Un magnifique exemple de coopération internationale. Ce qui est un peu triste c’est que la coopération se soit arrêtée là. Une fois la dernière brique posée, le ruban coupé, le gâteau mangé, on a compté jusqu’à trois et on a recommencé à s’estourbir les binettes. L’enfer est pavé de bonnes intentions et le Palais de la Paix bourré de déclarations d’amour. On dirait presque un musée du Lennonisme, le rock’n'roll en moins. Et puis John Lennon, lui, avait un certain sens de l’ironie. Quand je regarde l’ours polaire de la fontaine et qu’il m’affirme que le droit international protège les peuples du monde entier, je ne peux m’empêcher de lui raconter en souriant l’histoire du président Wilson de passage en France à la fin de la première guerre mondiale pour la conférence de Versailles. A l’époque, le président américain était un des principaux promoteurs du projet de Société des Nations, l’ancêtre des Nations Unies. Il tentait de convaincre les dirigeants de tous les pays du monde de travailler ensemble et de reconnaître un droit international qui garantirait le règlement des différends entre pays autrement que par la guerre. Au déjeuner, Wilson avait tellement rabattu les oreilles de Clemeanceau, le président du conseil français, avec ces histoires que ce dernier, pointant du doigt la volaille rôtie qu’on venait de leur apporter, lui coupa la chique en déclarant d’un ton railleur “vous voyez ce poulet? eh bien c’est un poulet qui croyait au droit international”.

“Ridicule!” me répond sèchement l’ours polaire, “plusieurs des Conventions fondamentales étaient en vigueur à l’époque, par conséquent si ce poulet était décédé d’une cause non-naturelle lors d’un conflit opposant plusieurs états cela aurait constitué une claire violation du droit international. En effet les traités précisaient déjà que les civils ne devaient pas être pris pour cibles lors des guerres”.

- Et depuis quand les poulets sont considérés comme des civils?

- Là n’est pas la question! Les prémisses de votre blague sont fallacieuces et d’une certaine façon diffamatoires, je refuse donc de rire.  On ne peut vraiment pas discuter sérieusement avec vous!”

Je n’avais jamais dit qu’on pouvait discuter sérieusement avec moi. Je n’ai jamais prétendu être un sérieux discuteur et encore moins un Palais de la Paix. Je suis juste moi, un moi qui aime bien les histoires drôles et les boissons chaudes, un moi qui trouve ça sympa de construire des châteaux pour la paix, le bonheur ou l’amour mais qui a quand même quelques doutes quant à leur efficacité. Enfin bon, puisque même les statues ne veulent plus discuter avec moi, je n’ai qu’à retourner compter mes moutons imaginaires.

La fontaine aux ours polaires offerte au Palais de la Paix par le Groenland
La fontaine aux ours polaires offerte au Palais de la Paix par le Groenland

Ici dans le refectorium, c’est le silence absolu. Après s’être occupée d’encaisser les frais de ma réhydratation, la caissière s’est enfoncée dans une rêverie aussi silencieuse que la fin du monde. Est-ce à ça que ressemblerait la paix perpétuelle? Est-ce qu’on boirait tous calmement des infusions dans des maisons en briques? Est-ce qu’on regarderait tomber la pluie par la fenêtre en se disant qu’on s’en fout parce qu’on est au chaud et qu’on est heureux? Est-ce que nos bisous auraient plus d’amour, nos fruits plus de goût?

Le refectorium (disons la cafétéria) du Palais de la Paix
Le “refectorium” (disons la cafétéria) du Palais de la Paix (heureusement les noms des plats ne sont pas écrits en latin)

La tisane tourne dans ma tasse et moi je tourne dans ma tête. J’ai eu la chance de grandir dans la paix alors c’est peut-être un peu indécent de ma part de plaisanter sur ce sujet. Si mes parents n’avaient pas pu partir d’Iran en 1980, j’aurais connu la guerre comme la plupart des gens qui sont restés là-bas. Ce n’était pas une guerre plus importante que les autres, juste une guerre dégueulasse, comme toutes les autres. A quelques mois près j’aurais eu une vie complètement différente. Comme tellement de monde. Ceux qui sont nés là où il ne fallait pas. Du mauvais côté de la ligne. Il y a déjà tellement de problèmes dans la vie (rien que changer une roue ou remplir une déclaration d’impôts), tellement de choses dures qui nous tombent dessus, pourquoi en plus de ça aller chercher des fourches, des bâtons et se donner des coups de pique? Pour la liberté, pour la justice, peut-être, mais alors très vite et seulement si vraiment rien d’autre ne marche, mais pour la nation? pour que ce soit mon drapeau accroché en haut du poteau et pas le tien? ma langue dans ta bouche et pas la tienne dans la mienne? (oui, cette phrase est un peu ambigüe, mais c’est là tout le charme du multiculturalisme) vraiment ça je ne peux pas le comprendre. Je peux comprendre qu’un groupe veuille préserver ou promouvoir sa culture, ça oui, mais qu’on égorge des gens pour cela, je trouve ça vraiment indélicat (et passablement catastrophique).

Ce qu’il faut faire, je n’en sais rien. D’ailleurs que je sache ou que je ne sache pas, ça ne changera sûrement pas grand chose. Un peu comme ce Palais. C’est très bien qu’il soit convaincu qu’il faille la paix dans le monde, mais ce ne sont pas ses tourelles qui vont arrêter les missiles en plein vol. Et ses juges jardiniers auront du mal à faire fleurir la paix tant qu’on ne leur donnera pas de quoi arroser les graines. Il y a toutefois une chose positive dans ce Palais, c’est la tisane. Elle est douce et apaisante. Peut-être que c’est aussi simple que ça, après tout. Peut-être que personne n’y a pensé. Il suffirait de servir de la tisane aux chefs d’états et de leur parler tout doucement comme le fait la caissière. Ne vous inquiétez pas, on va trouver une solution, tout ira bien, ça fera 50 cents s’il vous plaît. En plus elle est trilingue. Je pense que c’est elle qu’on devrait prendre comme prochain Secrétaire Général des Nations Unies. D’abord elle est sympa puis surtout elle est très calme. Dès qu’elle entrera dans la pièce, tous les présidents de toutes les républiques, les têtes couronnées et les épaules galonnées se sentiront d’un coup à l’aise. Un peu comme quand maman amène des boissons chaudes et qu’on regarde la pluie s’écraser sur la fenêtre. Le monde a besoin d’une bonne tisane et d’un après-midi tranquille à la maison. A force de tourner 24 heures sur 24 il est tellement au bout du rouleau qu’il n’en finit plus de craquer: guerres civiles, émeutes, éruptions volcaniques… Il faut qu’il se détende un petit peu, qu’il se rappelle que nous sommes tous des frères (et des soeurs) et que les petites lignes qu’on a tracées par terre c’était juste pour rigoler. Des petits traits d’union qu’on a dessinés un mardi parce qu’on s’ennuyait, qu’on avait vu des loups marquer des territoires et qu’on avait trouvé ça marrant de les imiter. Faut que j’en parle à la caissière. Là elle est plongée dans ses pensées alors je n’ose pas la déranger mais tout-à-l’heure quand j’irai reprendre une tisane je lui en toucherai un mot. Ce serait chouette et puis comme on aurait finalement la paix dans le monde, ses amis ne la chambreraient plus quand elle dirait qu’elle travaille au “Palais de la Paix”.




Blog2Bar – Sol beach, 27 mai 2009
mai 27, 2009, 5:08
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L’après-midi commence bien: il ne fait pas spécialement moche, j’ai mangé deux aubergines à moi tout seul et les problèmes d’hier sont réglés aujourd’hui. A quelques mètres de moi, un type d’un certain âge demande une jeune fille en mariage. Embarassée, elle repousse le petit coffret puis serre le type dans ses bras. Je ne sais pas exactement ce qu’ils se disent mais ça ne sent pas la joie. La serveuse arrive et débarasse leur table. Elle leur demande s’ils prendront autre chose. On dirait que le type a envie de mourir et de tuer la serveuse au passage. Elle remballe immédiatement son sourire et disparaît sans un mot. Elle doit être habituée à arriver au mauvais moment, ça fait partie des risques du métier.

Un RnB sirupeux flotte dans la pièce. “Love you, love you, oh baby baby”. Le type cherche dans la poche de sa veste de quoi payer l’addition. Il voulait partager le reste de sa vie avec cette demoiselle mais elle lui a dit “non merci baby”. “Love you, love you” fredonne la serveuse cachée derrière le comptoir. Le type lorgne rageusement dans ma direction. Etonné et un peu inquiet, je me retourne pour découvrir derrière moi un couple de retraités gloussant devant des tartes. Il les assassine du regard tout en posant un billet sur la table. Son amie a déjà remis son manteau et mâche nerveusement un chewing gum en l’attendant. La serveuse hoche la tête au son de la musique. Dehors, le vent se lève. Des enfants jouent à ouvrir les bras et se laisser emporter. A l’abri de plusieurs paravents, un homme prépare une sculpture sur sable. Un berger allemand suit avec enthousiasme une dame portant un grand tam-tam. Sur ma table des myosotis myosotent dans leur pot en attendant que je finisse mon café. Tiens, je sais maintenant commander du café dans une dizaine de langues. C’est vrai qu’il y a des trucs plus impressionnants comme marcher sur les mains ou avoir une très longue moustache, mais c’est quand même quelque chose. Si nous sombrons dans une 3e guerre mondiale ou que la civilisation est engloutie par la montée des eaux, je disparaîtrai avec la satisfaction du devoir accompli, la certitude d’avoir mis mes 28 années de vie à bon usage, sachant en mon for intérieur que si l’occasion s’était présentée j’aurais pu demander du café dans dix idiomes différents.

Sol beach, Scheveningen, Pays-Bas
Sol beach, Scheveningen, Pays-Bas

La dixième de ces langues est le persan et c’est en vérité seulement cette semaine que j’ai appris à convenablement me cafféïner à l’iranienne. Je savais bien sûr déjà - avec un vocabulaire approximatif et un accent déplorable – demander que l’on verse quelques gouttes  de jus de filtre dans ma tasse, mais c’est désormais la tête haute et le sourcil fier que j’exigerai mes boissons chaudes en persan. Ces facultés linguistiques fraîchement acquises je les dois à une méthode de langue américaine qui m’a permis de faire en quelques semaines davantage de progrès qu’en trois décennies de consommation de tchélo kabab. Une méthode qui ne m’a rien appris sur le parfum des fleurs ou le sens du frisson mais qui m’a enseigné l’art subtil de l’emprunt d’argent aux amis (leçons n°13 et 14) et du marchandage (leçons n°14, 15 et 16). Monsieur Pimsleur et sa méthode éponyme n’éduquent en effet pas seulement les élèves sur les particularités de la grammaire persane ou la consommation de boissons chaudes, ils enseignement à qui veut bien les écouter le fonctionnement des relations sociales iraniennes. “Imaginez que vous êtes au bazar. Vous voyez un article qui vous plaît, demandez son prix au vendeur. Kheymatech tchand é? Il vous répond que l’article coûte 50.000 tomans, mais il y a beaucoup de bruit dans le bazar et vous n’avez pas bien entendu. Demandez-lui ce qu’il a dit. Tchi goftid? Il en profite pour augmenter le prix et vous répond: 52.000 tomans. Dites-lui que c’est trop cher. Kheyli geroun é. Vous lui proposez 30.000 tomans, comment dira-t-il: ‘non, ce n’est pas possible’ ? Na, némiché! Il vous propose alors de baisser le prix à 45.000 tomans, comment lui dites-vous que vous n’avez pas cette somme sur vous? Ounkhadr poul baham nist. Dites-lui aurevoir et faites mine de partir. Khoda hafez! Il vous interpelle et vous propose l’article pour 35.000 tomans.”

Je vous passe les leçons sympas sur les manières de demander de l’argent à des proches et celles sur les façons de décliner poliment ces demandes de prêt. Ce qui m’a un peu surpris, c’est qu’ils n’évoquent pas le fameux Ghabel nadaré si typiquement iranien. Ce petit jeu qui consiste pour un vendeur – même au terme d’un âpre marchandage – à dire à son client que pour lui “c’est gratuit”. Ce à quoi le client doit bien sûr répondre avec insistance qu’il n’en sera rien. On se renvoie la balle une ou deux fois puis on passe à la caisse. Cette expression s’emploie partout, du taxi illégal au bureau de poste en passant par les épiceries ou les restaurants, tout est toujours “gratuit pour vous”, mais vous êtes si résolu à payer que vous le faites quand même. Dans le même genre il y a la drôle d’expression Ghorban-é choma qui signifie littérallement “je suis votre esclave”. On le dit en refusant d’entrer en premier quand quelqu’un tient la porte, quand on se bat pour le privilège de porter les sacs de quelqu’un ou pour ponctuer n’importe quelle surenchêre de politesses. Pour moi qui étais habitué aux “allez hop, papiers” des gardiens de la paix parisiens ce fut assez étrange d’entendre pour la première fois un policier téhéranais me déclarer qu’il était mon esclave. Ca ne les empêche pas bien sûr de passer aux poignets de beaucoup de gens de petits bracelets métalliques, mais c’est si joliment dit…

Le fianceur et sa fuyante sont partis depuis un bon bout de temps. Les retraités ont chacun avalé trois parts de tarte et décampé. La serveuse à queue de cheval est devenue un serveur à boucle de nez. Les myosotis fixent perplexes une bougie qui vient d’arriver sur notre table. Le serveur me demande ce que je veux boire et je n’en ai aucune idée. Il me signale une promotion spéciale sur les tartes (je croyais que les doyens avaient tout mangé). Pour 4 euros 50, je me verrais gratifié d’une part de tarte de mon choix et d’une boisson chaude. J’essaie de marchander. “On dit 3 euros?”. Gêné, le serveur m’explique que ce sera 4 euros 50. Je tente alors 3 euros 50. Il me dit que pour ce prix je peux avoir une part de tarte mais pas la boisson. C’est un coriace. Et si je faisais mine de partir? Je suis sûr qu’il me courrait après avec une tarte aux poires et une pleine théière d’earl grey. Je le regarde droit dans les yeux et je mets mon écharpe. Il ne bronche pas. Ah tu penses que je bluffe, hein? Ben regarde bien. Je mets mon manteau et je me lève. Il me dit aurevoir. Il pense sûrement que je vais craquer et lui lâcher ses 4 euros 50, c’est mal me connaître. Je ne suis pas un pigeon du dimanche moi, je suis un élève de maître Pimsleur.

Bon, ça fait dix minutes que je suis sorti. J’ai l’impression qu’il ne viendra pas me chercher. Peut-être qu’il voulait accepter mon prix mais qu’il a un patron très strict, peut-être même que le marchandage vient d’être interdit par une nouvelle directive européenne. Satanée Commission européenne qui bombarde le monde de directives sans penser aux aspirations légitimes des marchandeurs indépendants. Le voila qui passe devant la fenêtre. Il doit m’avoir vu. Il attend sûrement que la nuit tombe pour m’apporter ma tarte et mon thé à l’abri des regards. Je ne peux pas lui en vouloir, après tout il mettrait en danger sa carrière s’il me servait en plein jour. Mais que faire d’ici là? Il n’est que cinq heures et le soleil se couche à neuf heures ces jours-ci. Acheter du pain et le jeter aux mouettes? Acheter des bonbons et les distribuer aux enfants? A ce prix-là, si je remballais ma fierté, je pourrais être au chaud à boire du thé en mangeant du gâteau. Si tel est mon destin alors je l’accepte. La Commission européenne a gagné, cette fois-ci, mais je n’ai pas dit mon dernier mot.



Blog2Bar – Au Copacabana, 20 mai 2009
mai 20, 2009, 6:20
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“Fairse chudoringe”, c’est ce que m’a proposé le serveur quand je lui ai demandé s’il avait des jus de fruits frais. “Chudoringe” c’est du jus d’orange en français dans le texte et en néerlandais dans l’accent. Le soleil brille aujourd’hui sur Scheveningen et la moitié de la ville est venue s’allonger sur la plage. C’est assez drôle de se promener au bord de l’eau pendant les beaux jours, les bars à thème se suivent et différentes tribus se dorent au soleil sur leurs terrasses ensablées. Au Veronica’s, de joyeux retraités prennent la lumière en string ficelle, au Cocomo’s des jeunes tatoués sirotent des bières affalés sur d’énormes coussins violets, au Blue Lagoon, des juristes déboutonnés enlèvent leurs chaussettes en pointant les pieds vers la mer et ici au Copacabana des familles en vacances mangent des tartes aux pommes sur des chaises longues. Pendant que les parents mangent, les enfants font des pâtés de sable et je me laisse captiver par un feu artificiel qui brûle à côté de moi. Mon chudoringe vient d’arriver et me dévisage avec ses petits yeux oranges.

” – Qu’est-ce que tu veux?

- Ben, te boire.

- Et pourquoi?

- Parce que j’ai soif!

- Et t’as rien trouvé d’autre à boire? tu pouvais pas te contenter d’un verre d’eau du robinet comme tout l’monde?

- Ben c’est qu’en fait je sors tout juste d’une grosse grippe alors faut que je fasse attention, faut que je prenne des vitamines.

- Ah ouais, et les vitamines dans tout ça, c’est moi n’est-ce pas?

- Euh oui…

- Eh ben bravo! Et si j’avais envie d’me les garder mes vitamines? Si j’avais envie de retourner dans mon arbre au Maroc avec ma famille orange, comment faudrait qu’je fasse? Ah t’y as pas pensé à ça!

- Euh ben…

- Non non bien sûr, monsieur veut ses vitamines et pour ça il est prêt à tout, même à détruire la vie de gentils fruits qui lui ont rien fait!

- Oui mais attends, tout l’monde fait ça!

- Tout l’monde! Eh bien alors bonjour monsieur tout l’monde! Vas-y, allez, bois-moi qu’on en finisse!”

Quand tu commences à avoir des remords en songeant au destin tragique des oranges pressées, c’est pas bon signe. C’est que tu as vraiment regardé trop de films d’animation américains. C’est vrai ces dernières années les Etats-Unis ont innondé les cinés d’histoires de chiens, de chats et de kung-fu pandas. Des animaux sympas qui ne font pas de mal à une mouche, s’embrassent sur la bouche et devant le moindre bout de viande jouent les Sainte n’y touche. Nos têtes blondes (enfin les vôtres puisque je n’ai pas encore contribué au renouvellement du monde) suivent avec passion les aventures d’un lion zoologique ami avec un zèbre, qui, coincé à Madagascar -sans personne pour le nourrir- commence à avoir des vues sur les pattes de son camarade à rayures. On savait que l’homme est un loup pour l’homme mais en regardant ce film on découvre avec effroi que le lion est un lion pour le zèbre. Cet animal sans scrupules serait en effet apparemment prêt à manger d’autres êtres vivants pour survivre. Le film, pourtant promu par la plus grande chaîne de sandwiches chauds du monde, nous le montre d’une façon poignante. Un zèbre si attachant avec un coeur gros comme une petite patate pourrait se faire lacérer puis dévorer par un lion à la crinière débordante. Mais -miracle hollywoodien- leur relation est sauvée par l’astuce de pingouins débrouillards qui convainquent le roi des animaux de troquer les amicales côtelettes pour de jolis sushis nippons (ce qui est beaucoup moins grâve car les poissons n’ont pas d’âme). Dans le même registre, un autre film d’il y a quelques années mettait en scène un requin végétarien qui ne parvenait pas à faire son “coming out” devant son carnivore de père.

Copacabana beach club, Scheveningen, Pays-Bas

Le Copacabana beach club, Scheveningen, Pays-Bas

Peut-être que regarder davantage de films de guerre ou de gangsters m’aiderait à boire mon jus d’orange. “Les jeunes d’aujourd’hui, ils ont rien dans l’ventre” m’expliquait il y a quelques années mon concierge, “ce qu’il leur faudrait c’est un bon film de guerre”. Me disant qu’il avait peut-être raison, j’avais loué sur le champ Rambo III à mon vidéo-club. A l’époque Sylvester Stallone venait aider Ousama Ben Laden et le commandant Massoud à libérer l’Afghanistan de l’occupation désagréable de vils communistes soviétiques. Monsieur Stallone exterminait les méchants à tours de bras et avait réussi -à lui seul, vers la fin du film- à faire basculer le conflit dans le bon sens. Il n’avait sûrement pas vu venir le coup des Talibans ou du onze septembre alors je lui en veux pas trop, mais depuis ce jour-là je me dis que lui et mon gardien sont quand même un peu cons. Nous le sommes d’ailleurs tous, moi avec mes états d’âme devant mon chudoringe, monsieur Stallone tendant une grenade à un enfant et lui disant “fais-tout péter Moustafa!”, mon oncle qui a le droit de vote mais qui impute tous les maux du monde au maire de sa ville, mon boulanger qui penser savoir lire l’avenir dans les croûtes de pain mais qui ne comprend pas que ce n’est pas à la salle de sport que sa femme se rend tous les mercredis soir… C’est peut-être celà qui fait le charme de notre grand monde, les contrastes saisissants entre nos folies respectives, les différences étonnantes entre nos biaisements de tête, la cacophonie de nos imbécilités singulières. Je n’écris pas celà avec amertume bien au contraire, car s’il y a des conneries tristes, il y en a d’autres qui sont éminemment joyeuses. Reconnaître qu’une activité, une idée, une posture est conne est peut-être d’ailleurs l’acte d’émancipation suprême, à condition bien entendu de ne pas balayer ladite “connerie” d’un revers de la main mais de la prendre à bras le corps, de la revendiquer. Moi par exemple je suis végétarien, non-violent, pacifiste et partisan des droits de l’homme. De vraies conneries, des conneries si belles qu’elles valent la peine qu’on se batte pour elles, qu’on leur dédie sa vie, mais en gardant à l’esprit que -comme le pingouin qui voudrait convaincre un lion de changer de régime alimentaire- c’est peut-être fou et contre nature d’espérer voir ces idées se réaliser, c’est peut-être un peu naïf, un peu con-con. Assis sur ce doute fondamental, on ne se permettra donc pas de mépriser ceux qui ne pensent pas comme nous et on aura peut-être même un peu plus d’estime pour les gens qui -pleinement conscients des difficultés auxquelles ils devront faire face- choisissent tout de même d’assumer telle ou telle cause, tel ou tel mode de vie, telle ou telle folie. Et puis zut à la fin, je vais le boire ce jus d’orange!

Les enfants courent dans tous les sens, on dirait qu’ils ont trouvé un trésor, une trousse à maquillage ensevelie ou peut-être les économies perdues d’un de leurs confrères de petit âge. Ils ont 4, 5, 6 ans, ils creusent un trou, s’agitent un peu autour et sont heureux. S’il me faut plus que ça pour trouver le bonheur, c’est que j’ai mal vieilli. Je ne suis après tout moi aussi rien d’autre qu’un bébé. Un bébé poilu, barbu, barbé mais un bébé tout de même. Je me surprends à rire de bon coeur comme si j’avais moi aussi trouvé ce trésor. Et maintenant que les hauts-parleurs passent “Yo viviré”, je fais une danse de l’amour et de la mort avec ma cuiller et ma petite fourchette, une salsa passionnée sur le coin de la table. C’est la fourchette qui mène la danse mais c’est la cuiller qui enflamme la piste. Elle tourne, tourne et reflète mille éclats de toute la lumière du monde. Qui a dit qu’une fourchette était faite pour fourcher, une cuiller pour loucher, un garçon pour garcer? La vie est une chanson, nous sommes là pour danser!



Blog2Bar – Thalys Bar, 7 mai 2009
mai 7, 2009, 9:38
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Je ne sais pas si le bar du Thalys compte vraiment en tant que bar. Les happy few diront que non, les soiffards ferroviaires diront que si. Le fait est en tout cas que je me retrouve ici, entre deux villes à glisser sur des rails en buvant du thé. Il est 8h20, c’est mon 3e train ce matin, il me reste encore 2 métros, 2 trains et 1 tramway à prendre pour arriver à ma destination finale, le Palais des Nations à Genève. C’est ma façon écologique de ne pas payer un billet d’avion et par la même occasion d’éviter cette grippe porcine dont toutes les chaînes de télévision nous parlent (en même temps, vu l’hygiène de vie de nos amis les porcs, fallait pas s’étonner de tomber malade à force de se frotter à leurs jolis groins roses). Mon thé est biologique, équitable et por rang*, mes cheveux sont bien peignés, ma cravate est bien droite, bref je vis, l’espace de quelques instants dans un monde parfait. Pas au sens premier du mot bien entendu, mais au sens dernier. Si la vie, qui est toujours pleine de surprises, se foutait définitivement de ma gueule et que je n’avais plus rien à espérer d’elle, alors peut-être que cette étrange harmonie proprette costumisée serait quelque chose à quoi s’accrocher. Pas une bouée de sauvetage, plutôt un radeau de naufrage duquel je regarderais médusé un horizon désespérement multilatéral glouglouter devant moi. Moi, ma tignasse, ma cravate et mon gobelet de thé sur un bout de bois à la dérive. Ce serait anticonstitutionnel, enfin non, pas du tout, mais en tout cas il faudrait des mots très longs et compliqués -qui ne me viennent pas à l’esprit maintenant- pour décrire ce sentiment bizarre.

Le Thalys Bar

Le Thalys Bar

En anglais il y a cette expresssion “ne sois pas un costume vide”, ne sois pas un petit robot triste qui fait bêtement son boulot triste sans se poser de questions, tout fier de porter un beau costume triste et d’être quelqu’un. Je pense toujours à cette phrase quand je mets un costume. Je n’en mets pas si souvent que ça en fin de compte et c’est toujours pour faire quelque chose d’un peu sérieux. Aller au Parlement, à l’ONU, à la poste, vanter mes mérites dans un entretien d’embauche… Je mets des costumes pour être un peu “mieux” que d’habitude, pour que mon petit cou inquiet dépasse de quelque chose de plus glorieux qu’une chemisette à fleurs. Ma tête et le reste de ma corpulence emballés dans du tissu précieux convainquent apparemment plus facilement le monde qu’emballés dans du coton mêlé à du pryloxinide de plastoque. En d’autres termes, “quand tu mets tes costumes on dirait un mélange du prince Charles et de Brandon de Beverly Hills, ça claque grave la vie d’sa mère” comme dit mon cousin. En plus “avec ds ourlets de malade comme ça, j’suis sûr qu’direct on t’laisse entrer dans toutes les boîtes de nuit d’New York, même celle de Bruce Willis”. Le reste, je ne sais pas trop, c’est vrai que le travail dans les droits de l’Homme me vaut des oh et des ah admiratifs, mais en attendant je rentre bien souvent bredouille, ce qui, dans tout autre secteur d’activité, suffirait à mettre en cause la qualité de mes costumes ou de mes performances. “Alors Keyvan, ça y est? Y a les droits de l’homme dans le monde?

- Euh nan, pas encore…

- Ah bon? Mais t’as pas passé ta semaine à leur expliquer qu’il fallait des droits et tout le bazar?

- Ben si.

- Oui mais tu leur as dit clairement ou t’as encore fait le coup des paraboles et des tournures de phrases bizarres à la Montesquieur?

- Nan nan, j’ai été plutôt clair…

- Plutôt! Non mais Keyvan tu crois vraiment qu’c'est avec des plutôt qu’on va changer le monde? Ah ça vraiment c’est tout toi, j’te prête ma meilleure cravate, j’te trouve du gel fixation extra forte un dimanche à 23h alors que tout est fermé et toi tu fous tout en l’air avec des plutôt! Vraiment Keyvan tu fais chier!”

Là tout de suite, dans mon bar mobile, j’ai juste envie d’écrire. Ca sauve pas le monde, je sais pas exactement à quoi ça sert, mais ça me rend heureux.

La serveuse baisse le petit volet du comptoir, nous sommes presque arrivés. Elle soupire en disant qu’elle n’est pas du matin puis sourit. Là tout de suite, si la vie s’arrêtait, elle quitterait ce monde sur un constat tragique: c’est le matin, j’suis pas du matin, crac je suis morte. J’étais sympa, j’avais un chien, mais on a rejeté ma demande de prolongation temporaire d’existence au motif que je me plaignais trop. Le patron n’aime pas les jérémiades il paraît. Ca lui hérisse les poils du dos. Oui il a des poils sur le dos, d’ailleurs à ce qu’on dit ça rend les gens plus susceptibles.

Il est 9h37, le train arrive officiellement dans une minute. Je dois filer. Arriver. Repartir. Me rassoir dans une succession de petits trains. Tchou Tchou. Si je survis à ce voyage, il me restera encore plein de défis à relever, de bêtises à faire, de châteaux de sable à construire. Alors je vais faire en sorte de ne pas être un costume vide, ne serait-ce qu’en remplissant mes poches de carambars.

*à l’iranienne on fait du thé très fort dans une théière et on ajoute de l’eau pour le diluer. “Por rang” veut dire bien coloré, donc peu dilué, donc fort.



Blog2Bar – Au BooNooNooNoo’s, 29 avril 2009
mai 2, 2009, 8:05
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C’est officiel, ceci est mon premier blog de bar. Les jeunes filles du 20e siècle tenaient des journaux intimes, les jeunes punks du 21e siècle tiennent des blogs de bar. C’est la seule façon de vivre, enfin si j’en crois la radio. Le concept est assez simple, il s’agit de bloguer dans un bar. Ecrire des phrases, raconter des histoires pendant qu’un quartier se sirose le foie au son d’une musique envoûtante. Chaque article est un instantané, un recueil d’émotions vives et authentiques, de pensées, de bons mots, de philosophie du quotidien. Et mis bout à bout, les articles passent un message, indiquent un chemin. Au moins en théorie.

Il y a tant de livres, tant d’entreprises artistiques qui, à grand renforts de métaphores alambiquées et de parallèles tortueux, tentent, au bout de maintes pages, gravures, croquis, sculptures sur sable, de toucher du bout du doigt le secret le plus profond de la vie. Tant de tableaux, de morceaux de musique, de numéros de claquettes qui essaient de dire le grand tout sans pourtant le faire dès le départ. C’est insupportable, inacceptable, d’avoir à mastiquer 333 pages pour avoir enfin droit, entre les lignes, à la vision du monde de quelque narrateur glabre. Je ne vous ferai pas cet affront. Je n’attendrai pas les derniers articles de ce blog pour introspecter ce qui vous revient de plein droit chers lecteurs: mon âme. Je vais par conséquent, dès aujourd’hui gratter les croûtes de ma préconscience pour mettre à jour les pépites et les pépins de ma conscience du monde. J’espère chers lecteurs que ce sera pour vous une agréable distraction.


Le toît du BooNooNooNoo's

Il est donc presque 20 heures et je suis au Boonoonoonoo’s sur la plage de Scheveningen. Une sorte de RnB lascif résonne dans la pièce. Devant moi une boisson jaune à mousse accompagnée d’une miche de pain et d’olives. Devant moi aussi la mer. Les bâteaux font la queue devant Hoek van Holland, le coin de la Hollande, ils attendent pour accoster au port de Rotterdam. Des flammes artificielles brûlent dans la pièce. Ca me fait penser à ces émissions où on envoie des couples sur des îles tropicales pour tester la force de leur amour. On met le type dans un jacuzzi avec une dizaine de filles payées pour le faire tromper sa femme et on met la femme dans un autre jacuzzi avec une dizaine de minets investis de la même mission. Ils ne se voient pas pendant 15 jours car ils sont à des endroits différents de l’île. Leur équipe de tentateurs leur sert des cocktails et se frotte à eux à moitié nus. Le soir l’animateur leur montre les ébats de leur moitié autour d’un feu de camp sur une plage. Le même feu qu’ici. Ca pleure, ça crie, ça se bouleverse, alors que l’un a autant fauté que l’autre. Ici sur ma petite plage de sable fin, le monde se limite à un menu de 5 pages, deux photos du Bouddha, un feu artificiel, une douzaine de tables et l’horizon infini. Ca ne pleure pas, ça ne crie pas, ça ne se bouleverse pas. Le monde est calme et plat comme un grand reposoir.


J’ai encore plein de trucs à régler ce soir et dans la vie, seulement je ne sais pas comment je vais faire. Je voudrais vivre avec un petit plus d’évidences, de choses auxquelles m’accrocher, d’impératifs à défendre, de carences par rapport auxquelles structurer mes déprimes. Je vais m’acheter des chaussures neuves. Vertes. Avec des rayures. J’avais de belles chaussures vertes à rayures jaunes, mais on m’a dit qu’elles étaient trop vieilles alors j’ai arrêté de les porter. C’était une erreur. Ne jamais arrêter de porter des chaussures, sauf si elles sentent vraiment mauvais, ou si elles commencent à prendre la pluie, ou si elles ont des cratères nucléaires. Ne jamais renoncer à ce qu’on est, même si ce n’est plus dans le coup. Un coup est si vite tiré.

Je vais me faire couper les cheveux. Il paraît que les cheveux longs nous permettent de capter les ondes émises par les autres êtres humains et les dauphins. Si je me fais raser la boule, je n’entendrai plus les échos du monde et je pourrai me concentrer un peu plus sur moi-même. Faire le point. Comprendre mes idées étranges. Peut-être même me surprendre. Le seul souci c’est que j’ai quand même des sourcils assez prononcés. Si je me rase la boule je ressemblerai à une grosse noix avec deux bandes noires au-dessus des yeux. Pas que ça me gêne mais ça risquerait quand même d’intimider pas mal de monde. Faudrait que je me prépare. J’ai jamais fait peur à personne jusqu’ici, sauf à mon petit cousin une fois, mais il avait 3 ans et je venais de lui lire un livre sur les vampires iraniens… et comme je suis à moitié-iranien ben il a cru que j’étais à moitié vampire. Je lui en veux pas, moi aussi je me serais mis à crier. C’est pas du racisme, c’est juste du doute, c’est le principe de précaution, d’ailleurs c’est dans la constitution le principe de précaution si je me trompe pas.

On vient de m’apporter une deuxième boisson jaune. J’avais fini la première. Een biertje. C’est mignon dit comme ça. Si on appelait ça de la pisse de cheval je suis sûr que ça se vendrait moins. N’en déplaise à Will Shakespeare, une rose, si elle portait un autre nom, n’aurait sûrement pas autant de succès. Si ça s’appelait une roublatelle, une crevisse ou une foissaille est-ce qu’on voudrait s’en voir offrir une douzaine avec sa bague de fiançailles? Est-ce qu’on se l’attacherait à la boutonnière en battant des paupières? C’est drôle d’ailleurs les noms de fleurs. Ayant grandi en ville, je ne connais pas grand chose à la botanique, à part le fait que quand on donne à une graine de l’eau et du soleil elle a tendance à s’épanouir, ce en quoi elle est nettement plus raisonable qu’un être humain. J’ai souvent vu en Irlande et ici aussi en Hollande, une fleur que je ne connaissais pas bien. En anglais elle s’appelait le daffodil. Un nom très sympa que j’avais croisé dans pas mal de vieux poèmes. En français on l’appelle la narcisse et le livre de symbologie que j’ai acheté sur les quais de Seine pour trois euros m’indique que si j’aime les narcisses c’est que je suis narcissique. Seulement voila, je n’aime les narcisses que depuis que je les ai découvertes, et là où je les ai découvertes elles n’ont rien à voir avec le narcissime. Ce sont juste de chouettes fleurs jaunes qui apportent de la couleur dans un monde pluvieux, et dès le mois de janvier en Irlande, ce qui est magnifique. On tousse sa crève, on renifle, on serre les poings dans ses poches en grelottant, tout n’est que précipitation(s), grisaille et vent quand soudain on voit une bande de daffodils jaunes en fleurs nous sourire. Les aimer veut-il dire qu’on ne pense qu’à soi-même? En vérité je n’en sais rien. Peut-être que oui après tout. Le livre de symbologie ne valait peut-être que trois euros mais il avait le mérite d’être un livre de symbologie. Même le type qui met une cravate et affirme connaître la vérité sur tout a du mérite, peut-être pas autant que celui qui connaît vraiment la vérité sur tout (à ce propos si vous le croisez, dites-lui que j’aimerais bien le rencontrer), mais il a du mérite dans la mesure où il a l’ambition d’être ce qu’il n’est pas et qu’il l’affirme publiquement au risque de faire l’objet de toutes sortes de moqueries, farces et attrapes.

Deux personnes viennent de me demander si les toilettes sont ici. J’ai apparemment choisi le coin le plus crado du bar pour établir mes quartiers, et, perçu par le public comme un professionnel de l’urinage et du soulagement intestinal, j’ai le privilège d’être associé à leurs préoccupations les plus pressantes. C’est donc sur cette pensée que j’aimerais conclure l’article d’aujourd’hui, de peur de devoir le faire tout-à-l’heure en raison de mes propres préoccupations, ce qui serait fort regrettable. Ils est 20h42, encore deux gorgées de jaune et je quitte le bar pour me fondre dans le soleil qui se couche. La vie est mystérieuse et c’est peut-être mieux ainsi.