Bouts du monde – Blog de Keyvan Sayar


Halloweener dans la langue de Molière
octobre 30, 2009, 6:51
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En cette fin de mois d’octobre, nombreux sont les Français qui ronchonnent en répétant qu’ “Allo-ouine” est une fête commerciale importée des Etats-Unis et qu’on aura beau leur passer la danse des citrouilles en boucle à la télévision, on ne les forcera pas à se déguiser en squelettes. Si ce n’est pas complètement faux, ce n’est pas complètement vrai non plus. Certes, on ne fêtait pas Halloween en France avant les années 1990, mais cette fête s’inspire d’une tradition pré-chrétienne que les celtes appelaient “Samain” (“Samhain” en anglais) et qui n’est pas née outre-atlantique. Dans le monde anglophone, Halloween est une fête incontournable et une source intarissable de casse-têtes pour les traducteurs. Tout d’abord, comment traduire son nom? Au Québec, les francophones fêtent “l’Halloween” tandis qu’en France le public parle d’Halloween (sans article), mot exotique aux sonorités mystérieuses (c’est une déformation de l’expression du 16e siècle “All hallows’ even” qui signifie veille [du jour] de tous les saints – pour un anglophone, dans Halloween on entend “Hallow” et “eve”, saints et veille, en français on entend “allo” et “oui”!). Le jour d’Halloween, les enfants vont de porte à porte demander des bonbons en scandant la phrase “trick or treat!”. On traduit souvent cette expression par “un bonbon ou un sort!” en français, perdant en chemin la jolie allitération de la version anglaise. “Trick” c’est le tour, ici le mauvais tour (pas forcément le sort) et “treat” c’est la friandise. Le dictionnaire Collins propose “une farce ou une gâterie!”, mais je pense qu’on s’éloigne un peu trop de l’anglais. A mon sens le “trick” est plus proche du sort ou du mauvais tour que de la farce, puis le mot gâterie n’est plus très usité en France… ou alors entre adultes consentants! Pour compliquer les choses, la quête de sucreries traditionnelle d’Halloween a donné naissance aux noms “trick-or-treater” et “trick-or-treating” ainsi qu’au verbe “trick-or-treat“, ce qu’il est difficile de traduire sans s’embarquer dans de longues périphrases. “I have been trick-or-treating all day” pourrait donc se dire “j’ai passé ma journée à demander des bonbons de porte à porte”… ce à quoi il faudrait peut-être ajouter “pour Halloween”, sans quoi on penserait avoir affaire à une forme de mendicité motivée par l’amour du glucose.

Autre terme essentiel, la Jack O’Lantern, symbole par excellence de l’évènement. Citrouille vidée, sculptée et dotée d’une bougie, on la traduit souvent par “citrouille-lanterne” (ce qui a le mérite d’offrir une image claire, mais délaisse la personnification de l’objet) ou “Jack/Jacques la lanterne” (cette fois-ci on retrouve la personnification mais au risque d’embrouiller les gens qui ne connaissent pas bien Halloween et ne penseront pas immédiatement à une citrouille). On pourrait également penser à “citrouille d’Halloween” ou “lanterne en citrouille” en fonction du contexte. Cette citrouille sert justement à indiquer, dans les quartiers résidentiels, si une maison participe ou non à Halloween (s’il y a une citrouille devant la maison, les enfants savent qu’ils peuvent venir sonner à la porte – voir la vidéo ci-dessous).

Fête nationale dans les pays anglo-saxons, Halloween est l’occasion de jouer à des jeux traditionnels comme le “apple bobbing” (ou “dunking”) qui consiste à attraper des pommes flottant dans un bassin avec ses dents (en français les traductions les plus utilisées semblent être “jeu des pommes flottantes” et “jeu de la pomme dans l’eau”). Les “ghost stories” (“histoires de fantômes”) racontées traditionnellement font de plus en plus place au visionnage de “scary movies” (“films d’horreur”). Puis un phénomène nouveau se développe depuis quelques années: pour Halloween, les femmes enceintes font du “belly painting” (de la “peinture sur ventre“), leurs ventres ronds maquillés faisant figure de “déguisement”.

Le jour d’Halloween on mange traditionnellement des pommes d’amour (“candy apples” en Amérique du nord et “toffee apples” dans le reste du monde anglo-saxon) et des pommes au caramel (“caramel apples” ou “taffy apples”). On prépare également les fameux “pumpkin pies“, ces délicieuses tartes à la citrouille. Aux Etats-Unis, on mange aussi les célèbres “candy corn“, des bonbons au sirop de maïs en forme de grains de maïs. Au choix on pourra les traduire par “bonbons au maïs”, “bonbons de maïs” ou même “bonbons au sirop de maïs“.

Enfin, une tradition centenaire a forcément son lot de mots argotiques dérivés. Parmi les plus courants, “Hallowicked”, qui peut s’utiliser dans l’expression “this is hallowicked, man!”, que je traduirais par “c’est d’la halloballe, mec!”, même si on y perd un peu en cours de route puisque “wicked” signifie à la fois méchant et génial (à propos, Hallowicked est également le nom d’un catcheur américain). Puis aussi la “halloweed”, herbe d’Halloween ou “Hallobeuh”, chantée par les rappeurs québécois du groupe 4e régiment. Dans le même genre, le “Hallowine“, “Hallovin” destiné aux grandes personnes qui auraient du mal à trouver le bonheur en se contentant de croquer des sucres d’orge.

Sur ce je vous souhaite de bien halloweener (oui, halloween peut aussi être un verbe, enfin en anglais) dans la langue de Molière, celle de Shakespeare ou une autre! Happy Halloween!



Les aventures de Mox le traducteur
juin 3, 2009, 8:41
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Il n’est pas fréquent de voir des personnages de fiction faire le joli métier de traducteur. Tout le monde pense savoir à peu près en quoi ce travail consiste (s’asseoir, allumer son ordinateur, feuilleter son dictionnaire, traduire) pourtant -comme pour tous les métiers- il y a plein d’aspects auxquels on ne pense pas forcément tant qu’on n’a pas soi-même travaillé dans ce domaine ou vu un traducteur de près. Alejandro Morenos Ramos (traducteur professionnel) vient de créer une bande-dessinnée humoristique racontant les déboires professionnels de Mox, un traducteur freelance jonglant entre le travail (et toutes ses complications), sa petite amie et sa tortue. Une réflexion sympathique sur ce métier pas si connu.



Traduire le monde – Are we human or are we dancer?
avril 1, 2009, 8:21
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Extrait de Traduire le monde:

C’est la chanson qui a envahi depuis quelques mois les radios du monde. Mis à part le fait que je le trouve passablement insipide, elle m’a posé une vraie question de traduction. Comment traduirais-je son titre/refrain « are we human or are we dancer ? »… sommes-nous humains, ou sommes-nous « danseur » ? En français la faute ne s’entendrait pas à l’oral, tandis qu’en anglais elle saute aux oreilles de n’importe quel auditeur. Bien entendu, on pourrait s’aventurer à expliquer qu’il ne s’agit pas du nom « dancer » mais du comparatif « denser » (plus dense) ou alors –licence poétique– qu’il s’agit d’une adjectivation du nom « dancer » faisant référence à la nature profonde, à l’essence du danseur, ses mouvements intérieurs, la danséité des êtres… seulement le chanteur lui-même le dément. Alors sommes-nous au fond de nous-mêmes plutôt humains ou plutôt des âmes qui frétillent ?

C’est tellement rare d’avoir le privilège de se poser des questions philosophiques de ce calibre en écoutant une chanson du top 50 que je voulais ici rendre hommage à Brandon Flowers, le chanteur des Killers, et également au magazine Rolling Stone qui déclare fièrement que son utilisation du mot ‘dancer’ déchire tout (« his use of ‘dancer’ is fucking rad »).

Et pour tous les anglophones en herbe qui tomberaient sur ce post au détour d’une recherche internet, oui cette phrase n’est pas correcte, oui votre prof d’anglais vous comptera une faute si vous glissez ça dans un devoir, et ce même si vous lui faites un grand sourire et que vous lui montrez la pochette du single, car chers amis -et dieu sait si c’est dur de s’y résoudre- la vie est ainsi faite.